Armitages Boy a décoché sa dernière ruade

Les équipes de France Étalons viennent d’annoncer la mort d’Armitages Boy, qui se consacrait à la reproduction depuis un peu plus de six ans. Révélé au plus haut niveau par le Tricolore Aymeric de Ponnat, avec lequel il avait pris part aux Européens de Herning en 2013, le démonstratif bai avait ensuite signé de belles performances au plus haut niveau sous la selle de l’Italien Lorenzo De Luca. Il s’est éteint à l’âge de vingt-trois ans.



“Armitages Boy s’en est allé…France Étalons ainsi que ses co-propriétaires ont la profonde tristesse de vous annoncer le décès de l’étalon au coup de saut inoubliable, emporté par une maladie incurable qui a malheureusement évolué très rapidement.” C’est avec ces mots qu’a été annoncée la mort d’un petit étalon qui a marqué le saut d’obstacles français et international durant la précédente décennie. Célèbre pour son passage de dos légendaire – qu’il semble d’ailleurs léguer à sa descendance –, le bai a bien failli passer à côté de sa carrière. Même s’il s’en défend, Philippe de Balanda a eu le nez fin lorsqu’un jour, l’un de ses amis lui a montré une vidéo d’un jeune cheval de trois ans qu’il avait repéré. “Je l’ai découvert complètement par hasard”, s’était-il souvenu pour GRANDPRIX au printemps 2024. “Un soir, un copain est passé à la maison et m’a dit: ‘Regarde cette star!’ C’était irréel, presque suspicieux, d’observer un tel potentiel. J’ai un peu traîné avant d’aller le voir.” Le temps qu’il se décide, le cheval n’était plus à vendre. “L’un de ses copropriétaires était un peu particulier. Mais je suis quelqu’un de têtu, et j’avoue que ce cheval m’obsédait. Pourtant, il tiquait, mais il était tellement beau que ce n’était pas si grave.” Philippe de Balanda se lance alors dans un véritable siège. “J’ai appelé le propriétaire deux fois par an, pendant quatre ans. Puis j’ai fini par arrêter. Et un jour, il m’a appelé. Il venait de s’installer à quinze minutes de chez moi (il habitait alors dans les Yvelines, en région parisienne, ndlr). Il était dans une situation financière difficile. Je lui ai fait une offre pour un lot de chevaux, mais il l’a refusée. Alors j’ai proposé d’acheter Armitages Boy.” Nous étions alors en plein hiver, en 2010. “Je l’ai essayé dans un petit manège, sur quelques obstacles. Je tenais à peine dessus, c’était un vrai lion! Mais j’avais un sentiment extraordinaire. Sur son dos, on s’envoyait littéralement en l’air!”



“Quand j’ai acheté Armitages, il avait très peu concouru”, Aymeric de Ponnat

L’étalon avait alors disputé une poignée d’épreuves. Après quelques semaines de travail à la maison, le couple qu’il formait désormais avec Philippe de Balanda s’est envolé pour Comporta. “Il savait tout faire naturellement, c’était un avion de chasse au paddock! Dès le premier soir, un copain marchand est venu me voir. François Mathy Jr m’a même demandé si je l’avais trafiqué tellement il sautait fort! Alors j’ai eu envie de poursuivre l’aventure.” Armitages Boy entraîna de nombreux changements dans la vie professionnelle du Francilien. Du modèle de marchand, il passa à celui de cavalier international. Armitages Boy avait sa propre groom, son programme, son système. “Le matin, sa groom le marchait sur la route, et l’après-midi, je le montais dans les champs”, se souvient-il. “Dans une carrière, il refusait de travailler; c’était un vrai cheval de club! Il ne sautait qu’en concours.” Son père, Gilles Bertran de Balanda, l’a fortement encouragé à le conserver. Mais Philippe, de son propre aveu, n’a pas eu le courage de se lancer dans une carrière sportive. “À cette époque, j’ai décidé de partir m’installer en Belgique”, explique-t-il. “Là, la réalité économique m’a rattrapé. Le cheval n’était pas assez entraîné, je ne me sentais pas légitime.”

Engagé au Mans, le crack est repéré et essayé par le cavalier normand Aymeric de Ponnat, qui l’achète rapidement, associé à Christophe Mabille et l’élevage de l’Abbaye. “Quand j’ai acheté Armitages, il avait très peu concouru”, avait déclaré Aymeric de Ponnat quelques années plus tard, à GRANDPRIX.info. “Il avait le talent, mais besoin de travail de dressage sur le plat. Il avait beaucoup de sang et était délicat. Je lui avais bâti un programme très progressif, sans courir après le classement mondial, en le faisant sauter sur de très belles pistes. La suite du parcours, les plus passionnés du saut d’obstacles la connaissent.”

Le nouveau couple enchaîne les performances de haut vol. Après une victoire dans le Grand Prix 2* de Paris, le couple passe le cap en 2012: quatrième du Grand Prix 3* de La Boissière-École, cinquième au CSI 4* de Bourg-en-Bresse et quatrième au CSI 4* de Fontainebleau, il remporte les Coupes des nations des CSIO 5* de Falsterbo et de Gijón, puis termine deuxième à Hickstead, avant de conclure l’année 2012 par un titre de vice-champion de France Pro Élite. La saison suivante, les performances se poursuivent pour les deux complices. Deuxièmes du Grand Prix 3* de Lummen, où ils remportent quelques semaines plus tard la Coupe des nations et finissent quatrièmes du Grand Prix du CSIO 4*, ils se classent également huitièmes du Grand Prix du CSIO 5* de La Baule, troisièmes au CSI 4* de Mons et cinquièmes à celui de La Corogne. Forte de ces exploits, la paire gagne son billet pour les championnats d’Europe de Herning, où elle termine quatrième par équipes et onzième en individuel.



“Un vrai génie”, Lorenzo De Luca

Évidemment, cela n’a pas manqué d’attiser les convoitises… Le Seinomarin se voit contraint de commercialiser son partenaire, à contre-cœur. Son salut vient en février 2014 de deux passionnés, Grégory Mars et Guillaume Canet. Soucieux de maintenir le cheval au sein de l’équipe de France, ils achètent des parts. Le duo est sauvé… pour quelques mois seulement. En septembre 2015, les sollicitations sont telles qu’Armitages Boy est sur le point de quitter les écuries du Normand. Un collectif est monté pour tenter de le sécuriser. Cela ne suffit pas, et c’est finalement le Belge Stephan Conter qui en acquiert un tiers et le confie à Lorenzo de Luca, qui tombe littérale- ment sous le charme. “J’en suis totalement amoureux!”, avait même déclaré l’Italien à GRANDPRIX.info, quelques semaines après l’avoir récupéré. “C’est un vrai génie. Je crois qu’il est capable de courir tous les Grands Prix. Il voit où sont les difficultés et il me fait maintenant totalement confiance. J’ai toujours le sourire avec lui; il a le don de me procurer de magnifiques sensations sur la piste.” Avec l’Italien, Armitages Boy poursuit sa moisson. Fin 2016, ils terminent septièmes puis dixièmes des Grands Prix Coupe du monde de Stuttgart et Malines. Ils continuent sur leur lancée l’année suivante, qui sera la meilleure saison de l’étalon. Vainqueur de la Coupe des nations du CSIO 5* de Saint-Gall, troisième de celle de Rotterdam, quatrième des Grands Prix de Mexico et Madrid, septième de celui de Londres, dixième de ceux de Miami et Chantilly… Le couple est sur un petit nuage! Le duo participe même cette année-là aux championnats d’Europe Longines de Göteborg, en Suède, où il termine cinquante-deuxième en individuel et huitième par équipes. Les années 2018 et 2019 seront moins fructueuses, mais le Carabinieri a tout de même compté sur son petit bolide pour confirmer sa montée au classement mondial.



Foxy de la Roque comme meilleure représentante

Dès sa conception, Armitages Boy fut un heureux hasard. En effet, sa mère, Kamora (BWP, Feo de Lauzelle x Goldschlager) a été saillie par Armitage suite à un arrangement avec un certain… Willi Melliger. “Le fils du naisseur d’Armitages Boy, Monsieur Oude Kamphuis, effectuait des transports réguliers entre la Suisse et les Pays-Bas. Cela lui arrivait de demander aux propriétaires des juments qu’il transportait s’il pouvait s’en servir comme poulinières”, raconte Philippe de Balanda. Ce fut donc le cas de Kamora, qui a donné naissance à Armitages Boy le 19 juin 2002.  Impressionnant par son courage et son passage de dos, le bai n’aurait pourtant pas fait se retourner les amoureux de la génétique. Certes, c’est un fils de l’Oldenbourg Armitage, qui fut un bon gagnant international avec le maître allemand Marcus Ehning, mais il n’a pas laissé un souvenir impérissable. Armitages Boy reste à ce jour son meilleur produit en France et même à l’international, avec un indice de 174 en 2013. Par ailleurs, il descendait d’une lignée maternelle Hanovrienne relativement peu fournie. Sa mère Kamora, inscrite au BWP, évolua en CSI avec Willi Melliger. Fille de Feo de Lauzelle (Han, Wendekreis x Joker), elle a apporté à Armitages Boy le sang de Wendekreis (Han, Ferdinand x Domspatz), lui-même père de Feinschnitt I van de Richter (Han, d’une mère par Waldfried), ainsi que du fameux Gotthard (Han, d’une mère par Goldfisch II), par son grand-père maternel Goldschlager. 

Malgré sa souche maternelle peu fournie, l’ancien complice d’Aymeric de Ponnat a su séduire les éleveurs, à l’instar de Jean-Luc Dufour, qui fait prospérer l’affixe d’Argouges dans la Manche. “Les juments françaises manquaient d’élasticité et de rebond au galop”, expliquait l’an passé celui qui fut l’un des premiers à croire dans le petit (1,61 m!) et bondissant étalon. “Armitages possède un galop exceptionnel, des moyens sans limites et de l’envergure dans sa locomotion. Sa taille ne veut rien dire. Aujourd’hui, nous avons besoin de chevaux véloces avec de la force. Personnellement, je ne me suis pas occupé de la taille des juments. Je les ai choisies plutôt rigides, manquant d’envergure.”

Des 616 produits d’Armitages Boy enregistrés dans la base de données du Système d’information relatif aux équidés (SIRE) à ce jour, celle qui possède le meilleur indice de performance est évidemment la géniale Foxy de la Roque (ISO 171, SF, mère par Kannan), sortie victorieuse de trois Grands Prix 5* dont le Super Grand Prix du Longines Global Champions Tour en 2024 avec Victor Bettendorf. Funky Boy des Saules (SF, mère par Kannan) et Flynn d’Emm (SF, mère par Air Jordan) se sont tous les deux vu attribuer un ISO 156. En tout, sur 394 chevaux en âge d’être indicés, cinquante-sept le sont à 120 ou plus, et huit sont indicés à 140 ou plus.



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