Quand l’heure de la reconversion sonne

La reconversion professionnelle s’est imposée comme une réalité contemporaine. En France, près d’un actif sur deux affirme avoir déjà envisagé un changement de métier; une proportion qui grimpe à environ 60% chez les moins de trente-cinq ans. Le monde du cheval n’échappe pas à cette dynamique. Longtemps considéré comme un aboutissement, il devient aussi, pour un nombre croissant de ses professionnels, un point de départ vers d’autres horizons à mesure que les contraintes physiques, économiques et sociales du travail sur le terrain s’accumulent. Dès lors, comment s’organise l’avenir hors du strict monde des chevaux?



La filière équestre est dynamique depuis plusieurs décennies, car elle intègre majoritairement des métiers de passion, où la motivation est à son plus haut niveau. Néanmoins, entre désirs et réalité, la philosophie du travail rêvé ne coïncide pas toujours avec les affres du terrain. Heures dépensées sans compter, corps mis à rude épreuve, rémunérations faibles, conditions climatiques fatigantes ou encore divergences d’opinions sur la gestion des chevaux: les arguments qui poussent certains professionnels à envisager une autre manière de travailler dans la filière équestre sont relativement nombreux.



“Il est possible d'atteindre un diplôme bac +6 dédié à la filière équine”, Camille Elsan

“Avec plus de 66 000 emplois directs et un impact économique estimé à plus de 12 milliards d’euros par an, la filière équine constitue un pilier dynamique de l’agriculture et des territoires en France, notamment en Normandie, région emblématique pour l’élevage et la valorisation du cheval. Elle englobe une diversité d’activités: élevage, courses hippiques, sports équestres, tourisme, production agricole dédiée, santé animale et innovation technique, tout en participant à la vitalité rurale et à la transition écologique”, introduit Camille Eslan, responsable du Mastère Spécialisé ® Sciences et Management de la filière équine (souvent noté sous le sigle MS MESB pour Master of Equine Science and Business) porté par le campus UniLaSalle de la ville de Rouen et soutenu par le pôle de compétitivité Hippolia. “La filière équine est plurielle, mais rarement appréhendée dans son ensemble. J’ai longuement travaillé dans l’enseignement, mais j’ai fini par le quitter, car je ne me sentais plus à ma place”, poursuit l’intéressée.

Anciennement enseignante d’équitation, coordinatrice pédagogique dans un centre de formation agricole dédié aux métiers du cheval et responsable de formation des moniteurs d’équitation (BP JEPS), Camille Eslan a acquis une solide expérience sur le terrain mais, également, une certaine lassitude. “J’ai senti une discordance entre ce que je voulais enseigner et ce que je validais en fin de cursus avec mes apprenants. Ça n’allait pas, ça n’allait plus, et j’ai commencé à rechercher d’autres possibilités. Grâce à mes diplômes (notamment à la suite d’une reprise d’études via un master STAPS en management du sport, ndlr), on m’a proposé – en raison d’un stage tourné vers la recherche – de mener une thèse CIFRE (dispositif des conventions industrielles de formation par la recherche permettant à une entreprise de bénéficier d’une aide financière pour recruter un jeune doctorant dont les travaux de recherche, encadrés par un laboratoire public de recherche, conduiront à la soutenance d’une thèse, ndlr) sur les comportements des usagers équestres auto-organisés. Cela m’a menée à une embauche par la Fédération française d’équitation (FFE), basée à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE). J’étais ainsi au point d’équilibre entre la formation académique et la pratique. Quand j’ai eu connaissance de l’offre de poste de coordination du MS MESB, je n’ai pas hésité longtemps, car cela correspondait en tout point à mon profil.” 

Conçue en lien étroit avec les fédérations, institutions, entreprises, pôles de compétitivité, etc., la formation – seule de niveau BAC+6 dédiée à la filière équine en France – est centrée sur une pédagogie immersive et de terrain qui vise à doter les futurs managers de la filière équine d’une double compétence, scientifique et managériale, essentielle pour accompagner les mutations et le développement du secteur. “Tous les profils sont les bienvenus, car c’est la complémentarité qui fait la force de ce cursus”, reprend Camille Eslan. “Nous pouvons avoir des ingénieurs agronomes, des spécialistes du droit, du marketing ou encore du management qui veulent intégrer leur passion pour le cheval dans leur univers de compétences. Nous avons également des professionnels déjà spécialisés, mais qui veulent acquérir une vue élargie du secteur équestre, comme cela peut être le cas avec les enseignants, les maréchaux-ferrants, les inséminateurs, etc. Enfin, nous avons de futurs entrepreneurs qui souhaitent se former sur leur indépendance, l’analyse de leur futur marché, etc. La multidimentionnalité du MS MESB est essentielle dans un milieu où les organisations exigent des professionnels capables de porter plusieurs casquettes: gestion de projets, innovation, management d’équipes et pilotage stratégique, mais aussi compétences de métiers spécifiques liées aux sciences équines. La suite s’écrit ensuite en France ou à l’international (le cursus étant franco-anglophone, 60% en français et 40% en anglais, ndlr) ; plus de 60% de nos diplômés travaillent d’ailleurs aujourd’hui en lien avec ce dernier”, conclut la responsable du MS MESB.

De plus en plus d’équitants cherchent à se reconvertir dans le secteur spécialisé de l’immobilier équestre, qui permet un autre rythme de vie.

De plus en plus d’équitants cherchent à se reconvertir dans le secteur spécialisé de l’immobilier équestre, qui permet un autre rythme de vie.

© David Mark/Pixabay



“Mettre à profit ses connaissances de la filière équestre pour un nouveau métier”, Delphine Grimault

“En tant qu’ancienne éleveuse de Pur-sang Anglais et responsable d’agence immobilière, j’ai toujours eu la double casquette de femme de cheval et professionnelle de l’immobilier, et ce n’est pas un profil que je croisais souvent”, souligne Delphine Grimault, fondatrice de l’agence immobilière équestre Hectares & Patrimoine. “Je travaille depuis trente ans dans l’immobilier et, pourtant, j’ai eu des difficultés à trouver un emplacement pour mon écurie il y a plusieurs années, car les ventes étaient souvent mal présentées du point de vue des structures équestres. En réponse, j’ai donc créé l’agence spécialisée Hectares & Patrimoine en 2021. Entre-temps, j’ai formé de nombreuses personnes aux subtilités techniques du secteur immobilier, puis du secteur immobilier équestre. Pour cadrer tout ceci, j’ai fini par fonder en juillet 2025 Hectares & Patrimoine Academy, une école d’accompagnement pour ceux qui souhaitent s’inscrire dans une professionnalisation de l’immobilier équestre. Ce coaching s’adresse aussi bien aux agents immobiliers généraux qui souhaitent se spécialiser qu’aux hommes et femmes de cheval qui anticipent leur reconversion dans l’immobilier. Cet apprentissage de la double casquette n’était évoqué nulle part ailleurs, alors que le secteur équestre est pourtant très spécifique!” 

En effet, comprendre les attentes des cavaliers et estimer l’état d’une structure équestre (qualité et non dangerosité des clôtures, état des sols des aires de travail, qualité des abris et des prairies, facilité de déplacement des chevaux dans la propriété, etc.) s’acquièrent soit avec l’expérience… soit grâce à quelqu’un qui prend le temps de tout expliquer. “Durant les trois mois d’accompagnement de l’offre proposée par Hectares & Patrimoine Academy, nous décortiquons les spécificités de notre secteur, y compris les dossiers de financement qui, en ces temps incertains de prêts bancaires, sont cruciaux pour la suite d’un projet. Nous nous appuyons sur un large réseau d’instituts de ressources – conseils des équidés, SAFER (sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural, propres à chaque région, ndlr), etc. –, ce qui permet d’avoir toutes les cartes en main. C’est un secteur qui attire de nombreux anciens professionnels de la filière équestre en quête de reconversion et qui veulent s’éloigner du monde – très physique et souvent compli- qué – de l’équitation, sans pour autant couper les ponts. Il s’agit bien ici de mettre à profit ses connaissances de la filière équestre pour un nouveau métier”, insiste Delphine Grimault. “Hectares & Patrimoine Academy fonctionne en modules de petits groupes de cinq à dix personnes afin que chacun soit accompagné individuellement. La suite s’écrit dans une autre entreprise, voire en indépendant, mais nous ouvrons aussi régulièrement nos portes afin d’intégrer un nouvel agent formé ainsi par nos soins. Nous sommes d’ailleurs à ce jour l’agence immobilière spécialisée en biens équestres disposant du plus grand nombre de conseillers répartis sur toute la France.”