De l’art pariétal aux cadeaux diplomatiques, Nicolas Chaudun retrace la longue histoire de la place du cheval dans “La cavalcade des princes”

Grand érudit des sciences, des savoirs et des arts équestres, l’écrivain et éditeur Nicolas Chaudun vient de sortir aux éditions Actes Sud un ouvrage aussi dense que fluide, aussi poussé qu’agréable à lire. Un équilibre parfait, pourrait-on dire, où le tact de l’écrivain-cavalier lui permet d’avancer de nombreuses connaissances avec finesse et légèreté. Depuis les grottes où l’art pariétal ne cesse de couper le souffle jusqu’aux cadeaux diplomatiques du début du XXe siècle, il réinterprète la place du cheval dans la société, tout comme celle de son cavalier. Ce “compagnon” de route depuis des millénaires a en effet bien souvent servi la cause humaine, notamment pour sa gloire... Discussion enrichissante sur le cheval et le pouvoir, fil conducteur de cette "Cavalcade des princes”.



La Cavalcade des princes, éditions Actes Sud.

La Cavalcade des princes, éditions Actes Sud.

© DR

Après “La Majesté des centaures”“Un centaure au crépuscule - Alexis L’Hotte” ou encore “Le Studio Delton, miroir du temps des équipages”, vous proposez aux lecteurs “La Cavalcade des princes - Cheval et pouvoir”, un essai retraçant la place du cheval, et, a fortiori, de son cavalier, dans la société. Comment vous est venue cette envie? Car, d’autres, avant vous, avaient abordé le sujet, notamment l’éminent anthropologue Jean-Pierre Digard, ou le regretté historien Daniel Roche… 

Effectivement, Daniel Roche (notamment dans ses trois volumes de “L’Histoire de la culture équestre” sortis en 2008, 2011 et 2015 aux éditions Fayard, ndlr) et Jean-Pierre Digard se sont penchés sur cet aspect. Mais le premier l’a fait à travers une somme si vaste, si dense, que le profane risque de s’y perdre; en outre, il ne s’y attarde que lorsqu’il est question de la civilisation européenne classique. Quant au second, dans son “Histoire du cheval” (“Une Histoire du cheval: art, techniques, société”, livre paru aux éditions Actes Sud en 2003, ndlr), il l’évoque de manière plus elliptique, s’interdisant d’accorder trop de signification anthropologique à l’expression artistique comme au mythe. Restait à déterminer quand, exactement, s’était tissé le lien entre cheval et pouvoir, et d’insister sur l’extraordinaire permanence de ce dernier. Je ne prétends ni être un découvreur, ni être le premier à m’être rendu compte de cette étroite relation entre le potentat et le cheval. C’est mon point de vue qui se démarque: ne traiter ce sujet que pour lui-même. Et en parcourir l’histoire de A à Z dans les pays que j’aborde. Par exemple, je ne suis pas le premier à rappeler que le cheval est l’animal le plus représenté au Paléolithique (un bon quart du bestiaire). En revanche, j’éclaire la situation privilégiée qu’il occupe au sein de véritables cycles pariétaux: une place centrale, de premier plan, mais également un point de résonnance extrêmement sonore, ce qui est capital dans des grottes où l’on évoluait dans une quasi-obscurité et où les rites s’accompagnaient très probablement de chants ou d’incantations. 

À travers votre ouvrage, vous relevez non seulement la perception réelle de la place du cheval dans la société à chaque époque, mais également l’image fantasmée de l’animal - et de son cavalier - à travers le temps… 

Je me suis toujours interrogé et j’ai beaucoup écrit sur la représentation du cheval dans l’art. Or dès l’Antiquité, il apparaît bien, dans la statuaire comme dans la peinture, comme un attribut essentiel du pouvoir. Mais les historiens de l’art fréquentent peu les écuries; ils n’abordent la question que par la tangente. Ils la frôlent. Ainsi, la manière allusive, un peu désordonnée, lacunaire même, dont l’exposition au château de Versailles “Cheval en majesté” avait traité cet aspect m’a-t-elle conforté dans le projet de ce livre. Tout restait à structurer, sinon à révéler.

À la lecture de votre ouvrage, on ne peut que constater l’étendue des connaissances auxquelles vous faites référence. Comment avez-vous décidé de cesser un jour vos recherches, de considérer que vous en aviez assez? Comment ne pas craindre de passer à côté d’une ultime information essentielle au cheminement de votre discours? 

C’est une bonne question! (Rires) Un matin, on se dit stop. Quand on s’attèle à un ouvrage que l’on souhaite à la fois “savant” et concis, quand on ambitionne de “l’écrire”, c’est-à-dire d’en faire un livre accessible, susceptible de procurer du plaisir littéraire au lecteur, il faut en chemin laisser beaucoup de choses sur le talus. Sélectionner, éviter à tout prix l’énumération sans fin d’exemples, alors qu’un seul suffirait à démontrer. D’ailleurs, au début de l’ouvrage, j’avertis le lecteur: la démonstration aurait tout aussi bien pu se fonder sur d’autres époques, d’autres royaumes… J’aurais très bien pu m’aventurer dans l’empire mandingue (empire médiéval de l’Afrique de l’Ouest, ndlr), dans la Chine des Han ou des Tang, ou en Inde. Mais bon, il y a un moment où l’on croule sous les informations; il faut choisir.



“Je ne m’étais absolument pas rendu compte de la place des femmes dans l’art rupestre ou pariétal”

Depuis l’Antiquité, la représentation à cheval, illustrée ici par le “Monument dédié au prince Józef Poniatowski à Varsovie”, édifié par Bertel Thorwaldsen, est devenue un gage de puissance et de grandeur.

Depuis l’Antiquité, la représentation à cheval, illustrée ici par le “Monument dédié au prince Józef Poniatowski à Varsovie”, édifié par Bertel Thorwaldsen, est devenue un gage de puissance et de grandeur.

© Musée Thorvaldsen

Une chose particulièrement intéressante dans votre approche est cette manière que vous avez de décortiquer et de détricoter les mythes et images d’Épinal que l’inconscient collectif a pu adopter. Par exemple, celui des centaures, qui, loin d’incarner la sagesse comme le singulier Chiron de la mythologie grecque, personnifiaient davantage la barbarie et le désordre social. Ou encore, la représentation des chevaliers, que l’on découvre rustres avant de devenir héros de l’amour courtois… On en apprend donc beaucoup. Mais, vous-même, avez-vous découvert certaines choses? 

On apprend quand on cherche... Et ce que l’on découvre, en général, infléchit le parti initial de l’entreprise. En commençant la rédaction de ce livre, j’appréhendais d’écrire une nouvelle fois, à mon corps défendant presque, une histoire “de mecs”. Allez savoir pourquoi, voilà trente ans qu’en général, je m’empare de discordes, d’épisodes fiévreux de notre histoire où des hommes se tapent dessus, s’entretuent. Ces récits fleurent un peu trop la testostérone. Mais en cheminant pour cet ouvrage, j’ai compris que je pouvais très bien dégager des figures féminines, et, grâce à elles, relever le propos. Par exemple, j’ignorais complètement l’existence de la dame du Cavillon, une princesse ou une chamane du Paléolithique, on ne sait, dont la dépouille repose parmi des gravures de chevaux. J’avais, certes, lu André Leroi-Gourhan (ethnologue français spécialiste de la Préhistoire, ndlr), comme tout historien d’art, mais je ne m’étais absolument pas rendu compte de la place des femmes dans l’art rupestre ou pariétal. Les mains, par exemples, imprimées en défonce à l’ocre ou au charbon pilé qui ponctuent les cycles peints, appartiennent pour la plupart à des enfants ou des femmes. Il en est allé de même des centaures: quid des centauresses? Et quid des Amazones? Celles-ci, dans l’imaginaire de la Grèce classique, jouent exactement le même rôle que les centaures: au sein de cités marquées par une misogynie d’État, elles incarnent la négation démentielle de l’ordre et des institutions. Chaque aspect, dès lors qu’on s’y attarde, soulève de nouvelles questions et vous oblige à de nouvelles recherches. Se surprendre, sonder, interroger, approfondir: je ne connais pas meilleur moyen de s’enrichir. Et, au passage, c’est aussi comme cela que surgissent les idées de nouveaux livres. 

Dans le dernier chapitre de votre ouvrage, qui traite de l’époque actuelle, vous écrivez que le cheval est “un animal de compagnie”. Est-ce à dire que vous considérez le cheval comme un animal domestique? 

Je dis cela pour marquer une tendance quand j’évoque les filles qui, dans les centres équestres, passent des heures à natter et dénatter leur poney, à les choyer, non sans exiger d’eux de belles performances. Lorsque j’étais gosse, on pansait les chevaux à grands coups d’étrille. Il fallait qu’ils soient nickel. La séance de pansage ne procurait de plaisir ni à la monture ni au cavalier. Aujourd’hui, ce préalable est à considérer comme un dialogue, un préliminaire à une relation plus consensuelle. Même moi, qui ai plutôt l’air d’un officier de cavalerie en retraite, j’ai un rapport d’animal de compagnie avec mon cheval: il est mon vieux camarade, et pousse la complaisance jusqu’à blanchir, comme moi.



En 2019, l'agence de propagande de Corée du Nord avait partagé plusieurs photos du dictateur Kim Jong-un à cheval.

En 2019, l'agence de propagande de Corée du Nord avait partagé plusieurs photos du dictateur Kim Jong-un à cheval.

© KCNA

À celles et ceux qui pourraient s’incriminer sur la manière dont vous racontez le cheval, et notamment sur son aspect utilitaire qui a traversé les âges, que répondez-vous? 

Que c’est exactement cela: l’homme a instrumentalisé cet animal. C’est pourquoi lorsque l’on me parle de “pacte d’amitié” immémorial entre le cheval et l’humanité, je m’empresse de relever le caractère franchement léonin, abusif, dudit pacte. Ce sont quand même les hommes qui l’ont envoyé à la mort; le cheval ne se serait pas jeté tout seul, par jeu, contre les hallebardes puis les canons… 

Pour autant, vous n’hésitez pas, non plus, à affirmer que si l’équitation disparaissait, le cheval serait également amené à disparaître…

Sans doute. Aucun rapport de nécessité ne nous lie plus à lui, en tous cas dans les sociétés industrialisées. Il est sorti de nos préoccupations vitales: agriculture, transport, industrie, guerre… Et c’est bien à la faveur d’un tel contexte qu’ont pu s’exprimer les prises de position animalistes. Que reste-t-il? Le loisir, le sport… Interdisez-les, et le cheval disparaîtra, à l’exception de spécimens en liberté surveillée. Le cheval, mieux que d’autres créatures, peut s’accommoder des humains, il peut même apprécier la société des hommes. C’est en partant de ce constat que les éthologues ont pu avantageusement jeter les bases d’une nouvelle relation et, cette fois, d’une véritable amitié. 

On pourrait regretter une fin un peu abrupte de votre ouvrage, dont les propos passent de la Grande Guerre à aujourd’hui en un seul chapitre, le plus succinct de tous. Pourquoi ne pas avoir davantage insisté sur la continuité du cheval comme “objet” de grandeur? On pense notamment au dictateur coréen Kim Jong-un se mettant en scène sur son cheval blanc… 

Je voulais parler de Kim Jong-un sur son étalon d’une blancheur Photoshop, dans les neiges de la montagne sacrée. Initialement, cette image était même le début du livre. Mais tout ce qui a aujourd’hui trait au cheval relève du symbole plus que de l’instrumentalisation effective. Vous gagnez les élections? Vous ne défilez plus à cheval sur l’avenue principale de votre capitale; il n’existe plus d’entrée solennelle à cheval, plus de victoire en selle. J’ai réduit notre époque à deux exemples, tout aussi symboliques, mais plus proches. L’affaire du squelette de Marengo, cheval de Napoléon à Waterloo (à l’occasion du bicentenaire de la mort de l’Empereur, l’artiste Pascal Convert avait installé un moulage du squelette et l’avait suspendu au-dessus du catafalque impérial aux Invalides, ndlr). L’oeuvre souleva le tollé, notamment pour des raisons esthétiques, voire plus futiles. Mais avait-on contesté la légitimité d’une proximité, d’une intimité entre les deux dépouilles, celle d’un destrier et celle d’un empereur? Non! Cette proximité entre le pouvoir et le cheval tombait sous le sens. Enfin, j’évoque cette cavalière masquée galopant en ouverture des Jeux olympiques, qui m’a donné des frissons. On n’en a pas fini du fantasme, de la magie attachée à la figure du cavalier… 

Au-delà des exemples, et même du sujet, j’ai voulu écrire un récit frappant, à la limite de l’hallucination. Il y avait des chevaux partout. Et moi, j’ai aimé le feu et les chimères, j’ai aimé entendre les étendards claquer au vent, le cliquetis des armures et le martèlement de la terre par le sabot des chevaux. J’ai aimé cela comme un enfant lirait un roman de chevalerie, loin des fausses pudeurs de certains historiens.



“Monter, c’était combattre, et combattre, bien souvent, c’était régner”

Pour en revenir à ce cheval galopant sur la Seine lors de la cérémonie d’ouverture des JO de Paris 2024, force est de constater que les sportifs - parlons ici des cavaliers de haut niveau - sont les grands absents de votre ouvrage. Pourtant, ce sont eux qui maîtrisent l’art de monter à cheval. Or, à la lecture de votre livre, ceux-là même détiennent le pouvoir. De fait, les nouveaux puissants ne devraient-ils pas être les cavaliers de haut niveau? 

Je n’en parle pas parce que, précisément, les sportifs de haut niveau ne sont pas des gens de pouvoir, selon moi. Ils exercent peut-être un ascendant moral, mais pas un empire. Je les vois davantage comme des mentors. Ils deviennent des exemples, des modèles de perfection, d’abnégation, de volonté et de tact pour le gamin ou la jeune cavalière qui les admirent. Toutefois, je ne suis pas sûr que le fan d’un sportif voterait pour lui. 

Le savoir-faire équestre actuel a donc moins de valeur dans la société qu’il n’a eu par le passé? 

Au VIe ou au VIIe siècle de notre ère, les cavaliers détenaient le contrôle d’un animal que le commun des mortels ne maîtrisait pas. Ils maniaient un outillage complexe et onéreux (harnachement, armement) dont l’efficacité nécessitait un entraînement permanent. Ces hommes faisaient figure d’experts, de techniciens ultrasophistiqués. Le cavalier apparaissait donc comme un monstre de savoir-faire, tellement proche de la perfection qu’il se tenait fatalement au-dessus du commun. Monter alors, c’était combattre, et combattre, bien souvent, c’était régner. Concrètement, on pourrait comparer ces cavaliers des temps héroïques aux génies de l’informatique actuels. Si notre téléphone portable tombe en panne, par exemple, nous sommes dans l’incapacité de faire quoi que ce soit. Ses concepteurs, ses fabricants, peu nombreux, maîtrisent ce savoir-faire ultra-technologique: ils mènent aujourd’hui le monde…



“Il résulte de la démocratisation de l'équitation une espèce de nivellement avec un modèle unique axé vers le loisir et le divertissement”

Pour revenir à cet “ascendant moral” du cavalier professionnel, il n’est pas sans rappeler la supériorité aristocratique propre à la Belle Époque dont vous faites allusion dans votre ouvrage. Est-ce ce rapprochement qui vous a poussé à introduire votre propos par un laïus visant à déconstruire l’idée selon laquelle l’équitation reste et demeurera toujours un sport élitiste? 

Je pense qu’il en reste quelque chose. En Andalousie ou au Portugal, d’humbles paysans montent à cheval; l’exercice les ennoblit, de cela ils en sont persuadés. Le garçon de ferme qui monte à cheval n’a plus l’impression d’être un garçon de ferme. Au Royaume-Uni ou en Irlande, l’équitation a beau être très populaire, elle n’en impose pas moins un comportement, une élégance, une netteté qui surpasse les accommodements de la vie quotidienne. Il reste un certain idéal de perfection. En France, nous avons démocratisé et popularisé l’équitation afin qu’elle soit accessible à tous, à moindre coût. Il en résulte une espèce de nivellement avec un modèle unique axé vers le loisir et le divertissement. L’équitation n’est plus une discipline - sauf pour les compétiteurs de haut niveau. Aussi, j’avais été sidéré d’entendre Valérie Fourneyron (ex-ministre des Sports, de 2012 à 2014, ndlr) légitimer le passage de la TVA de 5,5% à 20% sur le commerce des chevaux, en expliquant qu’elle ne voyait pas le problème puisque “l’équitation [était] un sport de privilégiés”. Elle n’avait visiblement jamais mis les pieds dans un club hippique! Avouons-le, le mirage d’un certain rapport de domination - entre le cavalier et l’animal, le cavalier et le piéton - s’accroche à l’inconscient collectif. Je terminerai par une anecdote illustrant parfaitement cette réminiscence. Lors du confinement consécutif à la Covid-19, au printemps 2020, j’ai eu la chance d’être autorisé à monter mon cheval sur les chemins, à une certaine distance de chez moi, au-delà du périmètre accordé à la plupart d’entre nous. Privilège de cavalier, propriétaire de son cheval. Seulement, le voisinage n’en revenait pas de me voir passer, depuis ses fenêtres ou la grille de son jardin. Mon pas tranquille offusquait le piéton assigné à résidence. J’avais l’impression d’être un vieux féodal, dédaigneux de la règle commune. Je leur étais odieux. 

Pour terminer, peut-on conclure qu’outre pour son cavalier, le cheval conserve une place à part dans le panthéon des animaux?

Je pense qu’il y a toujours eu un rapport extrêmement mystérieux entre les êtres humains et les chevaux, à cause du regard du cheval qui est à la fois émouvant et insondable. Autrefois, tuer un veau ou un cochon dans une ferme laissait tout le monde de marbre. Cela faisait partie de la vie rurale. Mais quand on abattait la vieille Percheronne qui avait peiné pendant vingt ans dans les champs, c’était un drame. Les enfants et les vieux pleuraient. Parce que le rapport au cheval n’est définitivement pas le même. C’est un lien qui relève davantage du compagnonnage que de l’exploitation.