Les violences sexuelles dans le monde du sport, un combat toujours d’actualité
À l’occasion du 8 mars, journée internationale de lutte pour les droits des femmes, GRANDPRIX republie son dossier spécial consacré aux violences sexuelles dans le monde de l’équitation, publié en 2020, et en accorde l'accès gratuit pour vingt-quatre heures. À travers quatre articles - donnant la parole aux victimes et à leur entourage, analysant les mécanismes de silence et interrogeant les moyens de mieux protéger les cavalières - notre rédaction rappelait une réalité longtemps tue. Parce que ces violences existent encore et que la libération de la parole demeure essentielle, GRANDPRIX réaffirme aujourd’hui son engagement à accompagner celles et ceux qui témoignent et à contribuer, à son échelle, à faire évoluer les pratiques de notre sport.
“Ce n’est pas de parler des violences sexuelles qui ternit l’image de notre sport, mais les cautionner”
En 2020, le mouvement de libération de la parole, entamé en 2017 avec l’affaire Weinstein, condamné à vingt-trois ans de prison ferme pour viols et agressions sexuelles, s’était introduit avec fracas dans le monde du sport. Après le tennis et le patinage artistique, ce phénomène avait gagné l’équitation, des dizaines de victimes ayant décidé de porter plainte ou de témoigner publiquement de ce qu’elles avaient subi. Douze mois plus tard, où en était-on?

© Jenya Pavlovski/iStock
Le 30 janvier 2020, les retentissantes révélations de la patineuse artistique Sarah Abitbol dans “Un si long silence”, livre où la multi-médaillée témoigne des viols perpétrés par son ancien entraîneur alors qu’elle était âgée de quinze ans, avaient notamment motivé un profond renouvellement du corps encadrant et fédéral ainsi que la démission de Didier Gailhaguet, président de la Fédération française des sports de glace depuis vingt ans. Neuf jours plus tard, celles d’Amélie Quéguiner ont fait l’effet d’une bombe dans la grande famille du cheval. Ancienne cavalière de concours complet, plusieurs fois championne de France de hunter et aujourd’hui dirigeante d’une structure équestre en Dordogne, cette courageuse femme de cinquante et un ans annonce avoir porté plainte contre deux de ses trois agresseurs présumés pour agressions sexuelles et viols. Elle avait déjà entamé une procédure judiciaire à l’encontre du premier des trois en 2018, mais l’affaire avait été classée sans suite car les faits étaient prescrits. Celle qui devient rapidement la porte-voix de la lutte contre les violences sexuelles dans le monde du cheval appelle d’autres victimes à libérer leur parole.
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“J’ai accepté de témoigner pour que les parents puissent mieux protéger leurs enfants”, Alexandre
“Je voyais qu’il y avait quelque chose de malsain dans l’air et que l’atmosphère était bizarre, mais je n’arrivais pas à mettre de mots dessus. Je ne me rendais pas compte de la réalité”, confesse Alexandre*. Ex-petit ami d’Audrey Larcade, victime présumée d’Adamo Walti, grande figure de l’équitation western, qui l’aurait violée de ses quatorze à dix-huit ans, le trentenaire livre son témoignage dans le cadre d’une série d’articles consacrés à la lutte contre les violences sexuelles. Expatrié à l’étranger, l’homme, qui a vécu cette histoire de l’intérieur, évoque la difficulté de croire à l’incroyable, l’importance de pouvoir compter sur un entourage attentif et dévoué, et en appelle à une reconsidération des rapports entre élèves et entraîneurs.

© Anna Gorbacheva/iStock
“Dès le premier jour, j’ai remarqué qu’Adamo (Walti, ndlr) et Audrey (Larcade, victime présumée de ce dernier, chez qui elle s’entraînait depuis l’âge de huit ans et qui aurait fait preuve de gestes déplacés dès l’âge de dix ans, ndlr) étaient très proches. Il avait un comportement différent avec elle et se montrait très - même trop - protecteur. Ils s’envoyaient souvent des textos, par exemple. Quand nous avons commencé à sortir ensemble, Audrey a directement essayé de me protéger et m’a dit de faire attention à lui car il était “extrêmement jaloux”. Elle faisait souvent des sous-entendus de ce genre, mais sans jamais rien me dire clairement… De la même manière, nous ne nous affichions jamais ensemble devant lui. Nous échangions des baisers, exposions nos sentiments et discutions au téléphone uniquement en privé. En fait, je voyais qu’il y avait quelque chose de malsain dans l’air et que l’atmosphère était bizarre, mais je n’arrivais pas à mettre de mots dessus. Je ne me rendais pas compte de la réalité…”
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“Beaucoup de gens savaient ce qui se passait dans ce centre équestre, mais personne ne parlait”, Patrick Rochefort
L’équitation semblant être l’une des disciplines sportives les plus touchées par les violences sexuelles, l’activité des centres équestres, premier lieu de concentration de jeunes cavaliers, doivent faire l’objet d’une grande attention. Après un premier article consacré à la parole des victimes et un témoignage rappelant l’importance de la surveillance et de l’accompagnement de l’entourage, le troisième volet de notre dossier consacré à la lutte contre les violences sexuelles met en lumière les bonnes et mauvaises pratiques, les sources de danger et des pistes pour mieux protéger les cavaliers, notamment les mineurs.

© Rebecca Berry/iStock
“De mémoire, le directeur de l’un des derniers centres équestres par lesquels il est passé a fait valoir son principe de précaution et l’a directement licencié lorsqu’il a eu vent des accusations auxquelles il faisait face”, raconte Emmanuel Letreulle, journaliste du quotidien régional Le Berry Républicain, évoquant un procès qui s’est déroulé en septembre dernier à la cour d’assises d’appel du Cher. Stéphane Rozet, palefrenier et cavalier amateur, était accusé de huit viols et cinq agressions sexuelles perpétrés sur des filles mineures, âgées de douze à dix-sept ans au moment des faits. Jugé coupable et condamné à dix-huit ans de réclusion criminelle, dont une peine de sûreté de douze ans, il avait sévi dans de nombreuses structures équestres de la Nièvre, du Cher, des Bouches-du-Rhône, des Alpes-de-Haute-Provence, mais aussi de l’Ain, de Gironde, du Rhône et de Saône-et-Loire, entre 2003 et 2016... sans être signalé par qui que ce soit.
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Faut-il réglementer les relations entre entraîneur et cavalier pour mieux lutter contre les violences sexuelles?
Après trois premiers articles dédiés au mouvement de libération de la parole, à l’importance du soutien des proches en cas d’agressions et à la pratique en centre équestre, le quatrième chapitre du dossier de GRANDPRIX consacré à la lutte contre les violences sexuelles se focalise sur la pratique de l’entraînement. Faudrait-il créer un code de conduite, tel qu’il en existe déjà dans plusieurs pays européens, pour mieux encadrer les relations entre enseignant ou coach et cavalier, meneur ou voltigeur? Plusieurs acteurs du monde sportif livrent leur sentiment.
© Rebecca Berry/iStock
“Le sujet des violences sexuelles est scandaleux. Honte à ceux qui ont couvert ces agissements”, déclare solennellement Patrick Caron, à l’occasion d’un récent entretien. Sélectionneur des équipes de France de saut d’obstacles de 1985 à 1998, après en avoir lui-même porté la veste bleue de 1979 à 1984, Patrick Caron reste aujourd’hui l’un des entraîneurs français les plus actifs. Ayant œuvré auprès de pas moins de trois cents élèves de tous niveaux, le septuagénaire connaît ce métier comme personne. Il est aussi l’un des rares acteurs de la sphère du haut niveau à accepter de parler de ce sujet, s’exprimant avec prudence, lucidité et franchise. “J’ai la chance d’être très ouvert et de pouvoir discuter de ce sujet avec des femmes et des hommes. Je pense que les gens ne se rendent pas compte à quel point la vie d’un individu peut être détruite après une agression sexuelle ou un viol. C’est un réel traumatisme. Moi, si j’avais été victime d’une agression sexuelle, je n’aurais jamais trouvé la force de témoigner. Cela demande un courage énorme, qui doit être difficile à trouver après avoir ressenti une telle humiliation”, conclut-il, avant de laisser un long silence planer. “Il y a quelques années, je me suis rendu dans un commissariat avec une amie, qui souhaitait porter plainte pour viol contre son compagnon. Sincèrement, la façon dont elle a été reçue m’a fait honte... Après trois interminables heures d’attente, un policier l’a reçue et a traité son affaire par-dessus la jambe. Il ne faut pas avoir suivi dix ans d’études pour comprendre qu’il devrait y avoir, dans chaque commissariat, une femme responsable de l’accueil de toutes les femmes victimes, et un homme responsable de l’accueil de tous les hommes victimes. Ce n’est qu’un exemple, qui ne concerne pas notre secteur, mais qui illustre l’absence d’efforts réglementaires sur ce sujet.”
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