“L’IA peut constituer un filet de sécurité très utile pour les juges”, Raphaël Saleh (2/2)
Les idées, bilans et statistiques ont fusé lundi lors de la session du Forum des sports de la Fédération équestre internationale dédiée au dressage et à la révision quadriennale de son règlement. Si les sujets se sont parfois un peu mélangés les uns aux autres, il serait malvenu de reprocher un trop grand dynamisme aux parties prenantes d’une discipline longtemps jugée immobiliste. Les acteurs invités à s’exprimer ont semblé parfaitement conscients du chemin à parcourir d’ici l’assemblée générale de décembre, où le nouveau règlement sera soumis au vote des fédérations nationales, mais les discussions techniques l’ont emporté sur la gestion de crise dans les débats. Il a longuement été question d’ajouter de nouveaux mouvements aux reprises du Grand Tour et de leur jugement. Un premier bilan de l’utilisation du filet simple en CDI 3* a également été présenté, et l’usage potentiel de l’intelligence artificielle a animé quelques échanges.
La première partie de cet article est à lire ici
L’Allemand Klaus Roeser, secrétaire général du Club des cavaliers internationaux de dressage, a d’abord considéré que l’ajout d’un exercice d’étirement dans le Grand Prix était une bonne idée, avant d’avertir sur les risques qu’il considère liés à ce mouvement. “Comment allons-nous gérer les choses si durant ce stretching, un cheval se trouve derrière la verticale?”, a-t-il interrogé, faisant référence à la position du chanfrein, objet de tant de débats. “De mon point de vue, ce n’est pas un problème, mais vous connaissez les discussions à ce sujet. Lorsque leur cheval de dressage se trouve derrière la verticale, certains cavaliers deviennent les cibles de vagues de haine, donc je pense qu’il sera difficile d’expliquer au monde extérieur que [l’attitude adoptée durant le stretching] n’est pas une faute”.
“D’abord, il faut savoir de quelle manière le cheval se retrouve derrière la verticale”, lui a répondu Raphaël Saleh. “Si le cheval cherche son mors, s’étire depuis le garrot tout en gardant une connexion souple et stable avec la main du cavalier, mais que son chanfrein passe légèrement derrière la verticale, il y aura normalement une déduction allant de 0,5 à 1 point. En revanche, si le cheval passe derrière la verticale car il ne veut pas prendre le mors, il s’agit d'une erreur majeure et nous devons vraiment descendre la note.” “Il faut toujours regarder l’image générale renvoyée par le couple”, a appuyé Monica Theodorescu, également membre du panel de discussion et vice-présidente du comité technique de dressage. “Comme toujours, il nous faudra nous expliquer et former les personnes, notamment les juges. Nous devons clairement définir à quoi correspond réellement ‘derrière la verticale’ et ce qui est plutôt considéré comme un étirement avec le chanfrein légèrement derrière la verticale [...] mais où l’angle derrière les ganaches n’est pas trop fermé. Même si c’est un exercice de base, ce stretching est aussi complexe.”
En outre, celle qui supervise l’entraînement de l’équipe allemande après avoir été multimédaillée durant sa carrière de compétitrice, a insisté sur le fait que l’introduction d’un exercice d’étirement dans la reprise encouragerait nécessairement les cavaliers à le pratiquer à l’entraînement. “Il s’agit donc d’une autre manière de promouvoir le bien-être des chevaux”, a-t-elle dit. “Par expérience avec mes élèves, je vois bien qu’ils pratiquent tous des étirements avec leurs chevaux, mais qu’ils concentrent tout de même leur entraînement aux exercices qui leur sont demandés en compétition.” Après s’être déclarée en accord avec Monica Theodorescu sur ce point, Elisabeth Max-Theurer, présidente du groupe de travail sur le dressage de la Fédération équestre européenne (EEF), présente dans le public, a déclaré que dans le cas d’un passage à deux notes d’ensemble en fin de reprise – il n’y en a plus qu’une en Grand Tour depuis 2018, contre quatre précédemment –, la solution la plus pertinente, selon elle, serait que l’une sanctionne l’harmonie et l’autre, le respect de l’échelle de progression. “Pour ma part, je milite pour le retour des quatre notes d’ensemble”, a souri Raphaël Saleh, cette question nourrissant de vifs débats entre la FEI et les parties prenantes du dressage depuis plusieurs années. Si le Lorrain a été chaleureusement applaudi, Jason Brautigam, de British Dressage, a dit son scepticisme quant à cette idée, notamment en ce qu’elle pourrait contribuer à renforcer des biais dans le jugement.
Parmi les autres propositions rapidement évoquées se trouvent la possibilité d’obliger les juges à donner un commentaire pour justifier toute note inférieure ou égale à 7, la publication des corrections du panel de supervision des juges en annexe des scores officiels dans les championnats ou encore l’idée de publier tous les commentaires laissés par les juges sur les protocoles. L’idée de modifier la position des officiels autour du rectangle lorsqu’ils sont cinq ou sept à juger a également été soulevée. Par ailleurs, l’utilisation des nouvelles technologies et de l’intelligence artificielle a été le sujet de plusieurs prises de parole. “Nous devons nous montrer très ouverts à ce sujet”, a insisté George Williams, qui préside le groupe d’action chargé d’établir une stratégie pour le futur du dressage. “Nous avons mené des consultations avec des experts qui utilisent l’IA dans d’autres sports à jugement humain. Il nous faut voir comment elle pourrait nous aider au mieux. En outre, si aucun d’entre nous ne pense qu’elle puisse un jour remplacer les juges, son implémentation et, en tout cas, une technologisation du jugement pourrait rendre le dressage plus attractif pour le public, les sponsors et la télévision.” Peu avant, Ronan Murphy avait expliqué que lors de la finale de la Coupe du monde, les 9 et 11 avril à Fort Worth, un système suivant la trajectoire des chevaux en temps réel et la comparant à la trajectoire idéale du Grand Prix serait utilisé. “À terme, il pourrait être utilisé pour donner une note de précision en fin de reprise”, a-t-il illustré. Quant à Raphaël Saleh, il considère que l’IA pourrait constituer un “filet de sécurité très utile pour les juges”, et plus concrètement jouer dans toutes les compétitions le rôle du panel de supervision officiant en grands championnats.
Un temps envisagée, la possibilité de n’autoriser les chevaux à concourir au niveau Grand Prix qu’à partir de neuf ans, et non plus huit, a fait l’objet d’études statistiques qui ont plutôt démontré son inutilité que sa pertinence. D’abord, ces dix dernières années, jamais plus de treize chevaux de huit ans n’ont concouru en Grand Prix international la même saison. En outre, la FEI s’est appuyée sur le label 2* - donc le Medium Tour, où apparaissent les premiers airs relevés – pour mener des calculs concernant la longévité des chevaux selon qu’ils avaient été engagés à ce niveau à huit ou neuf ans. Pour ce faire, les analystes ont observé combien de chevaux engagés en CDI 2* en 2014 à huit ou neuf ans avaient disparu des terrains de CDI chaque année depuis lors, et il s’est avéré que la variable de l’âge des débuts à ce niveau ne changeait pas grand-chose à la courbe de longévité sportive des équidés. Notons tout de même que tous les chevaux de Grand Prix ne passent pas par ce niveau 2*, loin de là, ce qui constitue un biais dans cette étude.
Enfin, cette session du Forum des sports a été l’occasion de dresser un tout premier bilan de l’utilisation du filet simple sur le Grand Tour en CDI 3*, où les cavaliers ont le choix entre cet équipement et la bride depuis cette année. En janvier et février, environ 10% des quelques deux cents Grands Prix présentés en CDI 3* l’ont été en filet simple, preuve qu’une demande existe. Concernant le Spécial et la Libre, le taux avoisine les 5%. S’il est bien trop tôt pour tirer la moindre conclusion, pour l’heure, Ronan Murphy a indiqué que la distribution des notes semblait “parfaitement normale” et ne démontrait aucun biais de jugement lié à l’utilisation du filet simple ou de la bride. Les parties prenantes du dressage doivent désormais se remettre au travail afin d’aboutir aux meilleures modifications réglementaires possibles pour l’avenir d’une discipline qui reste très exposée aux critiques.
