“Le Jockey”, d’Henri de Toulouse-Lautrec, s’expose à Deauville en jusqu’au 31 mai
Jusqu’au 31 mai, le musée des Franciscaines, à Deauville, propose une étonnante et intéressante exposition intitulée “Vu(e)s de dos – Une figure sans portrait”. De fait, ici nul visage, nulle face, nul sourire ne se présentent aux visiteurs. En revanche, nuques, dos, hanches, mollets se succèdent, révélant mille et une scènes tout aussi bavardes que les visages. Au milieu de ces versos humains, les fesses d’un cheval de course bondissent vers l’avant dans une folle cavalcade. Signée Henri de Toulouse-Lautrec, cette gravure trouve naturellement sa place dans le parcours de cette exposition originale. Focus sur l’œuvre de l’artiste français.
L’affiche de l’exposition “Vu(e)s de dos – Une figure sans portrait”.
© DR
C’est un pari osé, ambitieux et brillant que propose aux visiteurs Annie Madet-Vache. “Cette proposition en forme d’enquête invite le visiteur à explorer un territoire rarement mis en lumière, où le corps vu de dos devient un support narratif à part entière, chargé de significations esthétiques, sociales, émotionnelles. En décentrant le regard, elle interroge les limites de la représentation traditionnelle et révèle combien le dos, longtemps relégué au second plan, peut incarner une forme d’expression d’une profondeur insoupçonnée”, introduit la directrice des Franciscaines dans le dossier de presse de l’exposition “Vu(e)s de dos – Une figure sans portrait”, à voir en Normandie jusqu’au 31 mai. De fait, la représentation de dos – sujet d’étude pour certains, signature pour d’autres – peut aussi se faire “mode de représentation de la contestation” ou “symbole de la réussite sociale”. Loin d’être un “sous-genre”, l’envers du portrait est au contraire une manière d’appréhender, de dire, de souligner, d’inviter à voir sans montrer ou à deviner. Une équivoque de la peinture…
Des fesses aux croupes…
“Le Jockey”, Henri de Toulouse-Lautrec, Paris, Bibliothèque nationale de France, département des Estampes et de la photographie.
© Bibliothèque nationale de France
Parmi les cent œuvres présentées, une en particulier attire le regard des amateurs d’équitation et de chevaux, de sport comme de course. On le sait, les hippodromes ont très largement nourri l’inspiration des peintres de la fin du XVIIIe siècle au cœur du XIXe siècle. Que ce soit pour l’engouement même d’un sport, pour la mise en avant des propriétaires des coursiers – soucieux de se faire portraiturer avec leurs cracks –, la recherche plus technique de la représentation de la vitesse ou celle, plus sociale, des us et coutumes à la mode, le champ de courses est, un temps, devenu sujet de prédilection de certains peintres. Citons, par ordre d’apparition et dans une liste non exhaustive du genre: James Seymour (1702-1752), Théodore Géricault (1791-1824), Alfred de Dreux (1810-1860) puis Edgard Degas (1834-1917), René Princeteau (1844-1914), Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901), ou encore Raoul Dufy (1877-1953), qui renouvela ce thème au début du XXe siècle.
Au cœur du parcours de l’exposition des Franciscaines, à Deauville, s’impose une œuvre singulière de Toulouse-Lautrec, peinte en 1899. La silhouette musculeuse d’un nu, les épaules affaissées d’un travailleur ou encore la nuque gracieuse d’une danseuse dans un salon bourgeois ont laissé place au dos d’un jockey sur son cheval lancé à pleine vitesse, galopant aux côtés d’un second couple à la silhouette volontairement tronquée sur une piste. Le moulin à vent que l’on aperçoit permet d’identifier l’hippodrome de Longchamp, dans le bois de Boulogne.
L’angle de vue adopté par le peintre est unique. De biais, de dos, de haut. Cette perspective n’est pas sans rappeler le style des estampes japonaises et, notamment, celles du peintre Hokusai (1760-1849). Le traitement du dessin imprime sur la rétine une impression de vitesse, de fougue, de vent dans le visage. Les casaques sont gonflées; on pourrait presque imaginer les projectiles de terre envoyés par les postérieurs des chevaux dans cette furieuse galopade. Les traits de crayon, le flou de l’horizon, les encolures tendues des coursiers, leurs oreilles plaquées en arrière et leur bouche ouverte incarnent l’effort, le mouvement, la fuite vers l’avant.
Henri et le cheval
Fils d’une famille aristocratique, le jeune Henri est rapidement initié à l’art de tenir en selle. Férus d’équitation, son père et ses oncles baignent dans l’univers équestre et se rendent fréquemment sur les champs de courses. Ils s’y rendent régulièrement avec l’un de leurs amis et professeur de dessin, un certain René Princeteau, sporting painter par excellent ayant brillé dans la représentation des chasses à courre, steeple-chases, Derbies et autres courses hippiques. Ami et élève de l’artiste, le comte Alphonse de Toulouse-Lautrec serait même le jockey barbu à la casaque rouge, représenté en selle sur son cheval Paroli, à gauche de la toile “La Banquette irlandaise” réalisée par René Princeteau dans les années 1860 (1). Le peintre, proche de la famille, croque même sur un dessin de mine de plomb le jeune Henri à cheval, encadré de son père et de lui-même sur leur monture, “Trois cavaliers: Henri de Toulouse-Lautrec entre son père, le comte Alphonse, et le peintre René Princeteau”. Malheureusement, à l’adolescente, des fractures aux jambes et une maladie le privent finalement de la pratique d’un sport qui lui tient à cœur. Chevaux et courses hippiques resteront ses passions, qu’il continuera de vivre à travers son art. Sous l’œil avisé et l’influence de l’ami de la famille devenu son maître, son trait de crayon gagnera en assurance et trouvera sa voie.
“Trois cavaliers: Henri de Toulouse-Lautrec entre son père, le comte Alphonse, et le peintre René Princeteau”, René Princeteau, musée Toulouse-Lautrec, Albi.
© François Pons/Musée Toulouse-Lautrec
L’avant-garde de l’arrière-main
Les célèbres “Cinq chevaux vus par la croupe dans une écurie” de Théodore de Géricault, peints en 1811-12, ou bien ses “Vingt et une croupes de chevaux à l’écurie” alignées sur trois étages réalisées un an plus tard, auraient tout aussi bien pu se trouver dans l’exposition des Franciscaines, succédant à “Une femme assise tenant une lettre” (1650) du peintre néerlandais Pieter Codde, un “Couple dans la rue” prenant vie en 1887 sous le pinceau du néo-impressionniste normand Charles Angrand ou encore un “Mineur de dos” représenté par le Girondin Paul Antin vers 1903. Plusieurs artistes ont ainsi rendu hommage aux croupes charnues de nos montures et autres chevaux de trait. On pense au “Cheval pie” (1652) du Néerlandais Paulus Potter, portrait de trois-quarts dos d’un cheval à la robe pie campé sur une colline sous un ciel menaçant; à l’étonnante huile du “Cavalier vu de dos”, réalisée par son compatriote Gerard ter Borch en 1634; aux imposantes fesses du destrier de “La Procession du cheval de Troie” (1760) peintes par Giovanni Domenico Tiepolo; à “L’étude du cheval blanc de dos” composée par Rosa Bonheur (1822-1899); ou, touchant en plein cœur le thème de l’hippisme auquel Toulouse-Lautrec s’est prêté, le fameux “Défilé” (1866-1868) d’Edgard Degas. Également intitulée “Chevaux de courses devant les tribunes”, cette toile fait d’ailleurs partie des premières réalisées sur ce thème. On y ressent l’atmosphère si particulière des hippodromes, quelques instants avant le départ. Là, comme pour “Le Jockey” de Toulouse-Lautrec près de trente ans plus tard, les silhouettes sont croquées de dos, et la ligne de fuite incite à projeter le regard vers l’avant comme les chevaux sont prêts à s’élancer vers l’horizon…
Si l’estampe “Le Jockey” n’est donc pas la seule œuvre à avoir appréhendé le cheval par l’arrière, sa place semblait logique, sinon naturelle, dans cette exposition présentée au cœur d’une ville où le cheval est roi, entre son Pôle international du cheval Longines, dédié aux compétitions de nombreuses disciplines – dont le CSIO 3* Sotheby’s International Realty et le Longines Deauville Classic –, ses plages et ses deux hippodromes de renommée internationale. Vite! Il vous reste jusqu’au 31 mai pour courir aux Franciscaines afin de découvrir cette œuvre singulière au sein d’une exposition des plus atypiques.
(1) Catalogue de l’exposition, “Toulouse-Lautrec, la naissance d’un artiste”, édition Silvana Éditoriale.
“Le Défilé” ou “Chevaux de course devant les tribunes”, Edgar Degas, musée d’Orsay, Paris.
© Collection privée
