“Le concours complet est dans une mutation permanente”, Cyril Gavrilovic
Entre deux cultures et au cœur d’un sport en pleine mutation, Cyril Gavrilovic trace sa voie. Installé en France mais fidèle aux couleurs belges, le cavalier de concours complet conjugue formation des jeunes chevaux, ambitions de haut niveau et résilience face aux coups durs. Dans cet entretien sans détour, il revient sur son parcours, l’essor du complet belge, l’influence des nouvelles figures médiatiques et les défis d’une discipline en constante évolution.
Le public français vous voit souvent concourir sous les couleurs de la Belgique. Franco-Belge, êtes-vous installé en France?
Ma mère était française, mais mon père est né en Belgique, tout comme moi, où j’ai vécu jusqu’à mes dix-huit ans. C’est en Belgique que j’ai disputé mes premières épreuves juniors et commencé à me faire un nom. J’ai ensuite suivi ma formation à Saumur entre 2010 et 2013, avant d’être engagé en Angleterre chez William Fox-Pitt. Guidé par un ex-numéro un mondial, j’ai énormément appris. Par la suite, je suis revenu et plusieurs opportunités se sont présentées pour m’installer en France. À vrai dire, la Belgique ne me manquait pas forcément en tant que pays, car, en grandissant, j’y avais moins d’attaches. J’ai appris à aimer la France et toute sa richesse, si bien qu’aujourd’hui, je me sens profondément ancré dans les deux cultures. Mon épouse et moi avons également eu l’opportunité d’acquérir trente-deux hectares en Charente, un cadre idéal pour nos chevaux. Cette installation en France s’est donc faite très naturellement.
Concrètement, qu’est-ce que le fait d’être installé en France a changé dans votre équitation et dans votre vision du métier?
Je me suis aussi installé en France en raison de mon activité, qui est principalement tournée vers la valorisation des jeunes chevaux. En 2025, j’avais par exemple huit jeunes chevaux qualifiés pour la finale, et je suis également labellisé SHF. Cette reconnaissance et cette certification sont importantes vis-à-vis des propriétaires et des éleveurs avec lesquels je travaille. En Belgique, en concours complet, il n’existe pas réellement de circuit spécifiquement conçu pour les jeunes chevaux. J’utilise donc énormément le circuit français de la SHF, qui est, à mes yeux, l’un des systèmes les plus aboutis en Europe pour former de jeunes chevaux. En saut d'obstacles, la Belgique dispose d’un circuit jeunes chevaux très développé, mais ce n’est pas le cas en concours complet. En Allemagne, par exemple, le système est différent: ils utilisent une approche proche du hunter sur le cross pour préparer les jeunes chevaux. En Belgique, lorsque je formais de jeunes chevaux, ils participaient aux mêmes épreuves que les chevaux d’âge, avec simplement un classement séparé. Aujourd’hui, même cela a disparu. Notre nouvel entraîneur, Kai Steffen Meier, essaie justement de faire évoluer les choses. Fort de son expérience allemande, il a testé cette approche lors de deux concours organisés à Arville, chez lui, en s’inspirant du système germanique. L’initiative a rencontré un vrai succès. Il faut maintenant espérer que cette dynamique se poursuive afin d’améliorer la formation de nos jeunes chevaux.
Aujourd’hui, quels éléments définissent votre identité de cavalier franco-belge?
À la base, en Belgique, il y avait moins de concurrence pour accéder au haut niveau, tout simplement parce que ce pays est plus petit. Nous disposons néanmoins de très bons chevaux et d’un élevage avec une véritable identité. Aujourd’hui, le fait que le haut niveau soit plus accessible est de moins en moins vrai. De plus en plus de cavaliers belges arrivent concourent en CCI 4*, avec davantage de chevaux et un niveau en constante progression. Nous sommes clairement tirés vers le haut par la dynamique insufflée par Kai Steffen Meier et son épouse Lara de Liedekerke. Depuis sa victoire historique pour la Belgique sur le CCI 5* de Luhmühlen en 2024, suivie d’une série inédite de succès en 2025, Lara a largement contribué à faire progresser l’équitation belge et à tirer toute la discipline vers le haut.
Finalement, Lara de Liedekerke représente-t-elle davantage une tête d’affiche ou une véritable locomotive pour le concours complet belge?
Forcément, Lara est à la fois une locomotive et une tête d'affiche! Quand elle vient en concours, on sait qu’elle est là pour performer. Pour autant, comme je l'ai dit, elle tire le concours complet belge vers le haut, surtout que cette discipline ne demande qu’à se développer. Il y a un “effet Lara”, mais il y a aussi une émulation créée par son mari, l’entraîneur national. Il tire tout le monde vers le haut: cela donne envie de se dépasser et d’avancer dans son sillage. Cela ne doit d’ailleurs pas toujours être simple avec une Fédération qui fonctionne d’une certaine manière depuis de longues années… Aujourd’hui, nous avons de plus en plus de jeunes cavaliers belges qui arrivent au niveau 4*. C’est d’ailleurs probablement la première fois que la Belgique revient médaillée des championnats d’Europe juniors. Nous sommes clairement dans une dynamique de progression, c’est certain.
“Depuis 2024, j’ai le sentiment d’être entré dans une sorte de spirale compliquée”, Cyril Gavrilovic
En dressage, Justin Verboomen est devenu un véritable phénomène médiatique. En tant que cavalier de concours complet, comment regardez-vous cette émergence?
Le dressage n’était pas forcément la discipline que je suivais le plus auparavant, mais depuis l’arrivée de Justin au sommet, je m’y intéresse davantage. Il est un cavalier assez incroyable dans la mesure où dès son arrivée au plus haut niveau, il s'est imposé parmi les meilleurs - avec une équitation très moderne - qui participent à ces épreuves depuis plusieurs années. Avec lui comme porte-drapeau, on se rend compte que le dressage belge fait désormais partie du gotha mondial. J’espère d’ailleurs que cela portera encore ses fruits jusqu’aux Jeux olympiques de Los Angeles 2028. Aussi, il affirme ne pas vouloir vendre son cheval. Il reste ancré dans une logique de plaisir et de projet sportif à long terme, et pour le dressage belge, c’est remarquable.
Selon vous, comment le concours complet belge pourrait-il s’inspirer de la visibilité de Justin Verboomen?
L’appel aux sponsors et la reconnaissance médiatique permettent aujourd’hui de construire une véritable image, et Justin le montre parfaitement. À ce niveau-là, c’est un phénomène très moderne. Les réseaux sociaux, même s’ils peuvent parfois être dangereux, permettent de faire parler de soi et, si possible, de manière positive (Sourire). L’idée, pour nous, serait de s’inspirer de ces personnalités qui se démarquent et d’essayer de suivre la dynamique qu’elles insufflent afin d’améliorer aussi notre propre visibilité. Mais il faut également beaucoup regarder ce que font les Anglais, qui restent les références dans notre sport. Finalement, le mieux serait probablement de réussir à faire un mélange de toutes ces influences. Il faut toutefois rester prudent, car outre-Manche, l’éducation autour du concours complet est différente. En Angleterre, le complet fait véritablement partie de la culture. Les propriétaires achètent souvent un cheval avant tout pour avoir le plaisir de le suivre en compétition. En Europe continentale, la relation est généralement différente: les propriétaires viennent davantage avec l’idée de confier un cheval au travail afin de le valoriser en vue d’une revente à un âge précis. L’approche européenne est donc souvent plus tournée vers un objectif économique, là où la Grande-Bretagne conserve une vision plus passionnelle et culturelle du concours complet.
Comment abordez-vous cette saison 2026? Dans quelle dynamique vous inscrivez-vous aujourd’hui?
Depuis ma sélection pour les Jeux olympiques de Paris 2024 avec Elmundo de Gasco (SF, Dollar de la Pierre x Baloubet du Rouet), qui s’est blessé lors de la préparation trois jours avant notre départ, j’ai le sentiment d’être entré dans une sorte de spirale compliquée dont il est difficile de sortir. L’année dernière, ma jument Gatine de l’Aubrée (SF, Canturo x Lavillon), qui était sélectionnée pour les championnats d’Europe, a contracté une infection des voies respiratoires juste avant la dernière échéance préparatoire. Comme elle était sous traitement, elle n’a pas pu prendre part à l’échéance de Blenheim. Puis, durant l’hiver, elle a rencontré un nouveau problème nécessitant une opération. De son côté, mon cheval des Jeux olympiques a repris le travail et disputé son premier concours complet depuis cette période, mais l’échographie de contrôle ne nous satisfait pas totalement. Il a donc repris un protocole de soins spécifique, ce qui le rend indisponible pour prétendre aux championnats du monde cet été (qui se tiendront à Aix-la-Chapelle au mois d’août, ndlr). Depuis 2023, je traverse donc une période compliquée pour intégrer l’équipe nationale lors des grands rendez-vous, puisque mes deux chevaux de tête sont blessés. J’essaie malgré tout de rebondir. J’ai la chance d’avoir de jeunes chevaux à former et, en 2025, j’ai notamment réussi un Top 10 au Mondial du Lion avec un cheval de six ans (Joy d'Austral, aujourd'hui âge de sept ans, ndlr). Cette saison, je prépare désormais les sept ans, même si ce cheval est également destiné à la commercialisation, donc rien n’est jamais totalement certain. J’ai aussi un autre cheval de six ans que j’espère voir aux championnats du monde cette année. En revanche, pour le très haut niveau, je ne dispose pas encore aujourd’hui d’une relève totalement prête. L’objectif est donc de ramener progressivement mes chevaux blessés au plus haut niveau, tout en faisant grandir les plus jeunes pour qu’ils prennent de l’expérience. Nous n’avons pas encore un système suffisamment rodé pour disposer en permanence d’une relève prête à performer sur les grands événements, mais nous sommes justement en train de mettre cela en place.
Le très haut niveau moderne oblige-t-il donc, finalement, à repenser en permanence le métier de cavalier de concours complet?
Je suis constamment à la recherche de solutions pour trouver de nouveaux chevaux, des sponsors ou encore des propriétaires. À mes yeux, il ne suffit plus d’avoir de bons chevaux pour réussir à se maintenir au plus haut niveau. Il faut désormais être capable de s’entourer d’une véritable équipe, avec des propriétaires qui ont envie de vivre une aventure sportive sur le long terme, tout en offrant aux chevaux le meilleur environnement possible, notamment en matière de soins et de suivi.
En 2025, Cyril Gavrilovic a signé un Top 10 au Lion d’Angers avec Joy d'Austral, alors âgé de six ans.
© Dirk Caremans - Hippo Foto Media
“Les championnats d’Europe du Pin restent mon meilleur souvenir”, Cyril Gavrilovic
Quelle est, à ce jour, la performance qui reste la plus marquante dans votre mémoire?
Il y en a eu plusieurs, mais je choisirais sans doute les championnats d’Europe du Pin, en 2023, avec Elmundo, qui n’avait alors que neuf ans. J’étais parti en ouvreur sur le cross, malgré le manque d’expérience de mon cheval. Il a réalisé un très grand concours et, surtout, il a parfaitement tenu ce rôle d’ouvreur, normalement réservé à des chevaux plus âgés et expérimentés. Malgré la difficulté du terrain, il est allé au bout du cross sans faute, ce qui nous a permis de transmettre de précieuses informations aux autres cavaliers de l’équipe. En plus de cela, nous avons validé la qualification olympique de la Belgique. C’était un moment extrêmement intense.
Quels sont, selon vous, les principaux points forts du concours complet belge?
Nous sommes très réguliers et performants en saut d’obstacles, et les statistiques le confirment. De 2022 à 2024, nous avons eu la chance d’être entraînés par François Mathy Jr, avant de travailler désormais avec Kai Steffen Meier. Plus globalement, je pense que les cavaliers belges ont naturellement une bonne approche du saut d’obstacles, car le jumping fait véritablement partie de notre culture. Nous sommes également plutôt de bons cavaliers de cross. Les statistiques établies par Sam Watson montraient d’ailleurs que, sur l’épreuve de fond, la Belgique figurait parmi les nations les plus rapides. En revanche, en 2025, année post-olympique, nos temps sur le ce test ont légèrement augmenté. Avec un peu de recul, je pense que cela s’explique probablement par une volonté de préserver davantage nos chevaux après l’échéance olympique.
Et à l’inverse, quels seraient aujourd’hui les principaux axes d’amélioration?
Il semble que nous ne disposions pas encore d’un nombre suffisant de chevaux, dans la mesure où les cavaliers de haut niveau ne possèdent pas encore des piquets assez fournis en chevaux de 4 et 5*. En revanche, les Fédérations nous accompagnent très bien. En Belgique, l’ADEPS (l'Administration de l'Éducation physique, du Sport et de la Vie en Plein Air, ndlr) joue notamment un rôle important et me soutient personnellement. Son objectif est d’accompagner les sportifs de haut niveau, tous sports confondus. Une soixantaine d’athlètes bénéficient ainsi d’un soutien financier et d’un statut salarié afin de pouvoir se consacrer pleinement à leur discipline. Le contrat est renouvelé chaque année, avec des objectifs de performance précis à atteindre.
La relève des jeunes cavaliers est-elle aujourd’hui suffisamment accompagnée pour permettre au concours complet belge de poursuivre sa progression?
Je pense sincèrement que oui. Un véritable système est en train de se mettre en place, et il ne concerne pas uniquement les séniors puisqu’il intègre également les jeunes cavaliers (depuis plusieurs années, la Ligue Équestre Wallonie-Bruxelles (LEWB) met en place l'encadrement des “Équicadets”, permettant à de jeunes cavaliers d'être encadrés par des professionnels, ndlr). L’idée est de créer une dynamique avec ceux qui approchent de la catégorie sénior, de leur permettre d’intégrer progressivement ce groupe et de les accompagner vers une meilleure compréhension du très haut niveau. Il y a aujourd’hui énormément de communication au sein de la Fédération, notamment grâce au travail de Kai Steffen Meier. Même s’il n’est pas officiellement l’entraîneur des jeunes, il se déplace pour les voir, les accueille régulièrement en stage chez lui et commence aussi à les encadrer sur les concours. Nous assistons donc à une véritable synergie, ce qui est très positif pour l’avenir du concours complet belge.
Le concours complet est-il finalement devenu plus technique et moins instinctif qu’il ne l’était il y a quarante ans?
Nous ne sommes tout simplement plus dans le même sport, et l’évolution du type de chevaux utilisés l’illustre parfaitement. Aujourd’hui, il faut disposer d’un cheval capable de travailler dans la décontraction, avec une locomotion proche de celle d’un pur cheval de dressage. Mais il doit aussi être capable de galoper vite sur le cross, tout en gérant des obstacles de plus d’un mètre de front. Et, le troisième jour, après tous les efforts fournis, il doit encore être capable de sauter un parcours d’obstacles sans faute. J’ai d’ailleurs des propriétaires anglais, qui viennent récemment d’acheter leur huitième cheval, et qui ont été très surpris lorsque je leur ai proposé d’investir dans une jument sur laquelle je fonde beaucoup d’espoirs. Même s’ils me font confiance, elle ne correspondait pas, à leurs yeux, au profil de cheval qu’ils associaient traditionnellement au concours complet.
Les championnats d’Europe du Haras du Pin restent, pour l’heure, le meilleur souvenir du Belge.
© Dirk Caremans - Hippo Foto Media
“Il devient urgent de remettre en place un système de dotation plus cohérent”, Cyril Gavrilovic
La recherche croissante de sécurité est-elle, elle aussi, en train de transformer la nature même du concours complet?
Inexorablement, oui. Aujourd’hui, même si des dispositifs comme les MIL Clips sont avant tout conçus pour améliorer la sécurité, ils influencent aussi profondément la manière dont les cavaliers et les chevaux abordent les obstacles. Cela rejoint finalement ce que je disais: le sport a énormément évolué. Désormais, même dans la vitesse, il faut des chevaux extrêmement agiles et réactifs. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles les chevaux sont devenus plus fragiles. Plus ils sautent fort et vite, plus les contraintes exercées sur leurs articulations augmentent. Le concours complet est donc dans une mutation permanente, aussi bien dans sa philosophie que dans les qualités physiques et techniques qu’il exige aujourd’hui.
Êtes-vous inquiet pour l’avenir du concours complet? Et si oui, sur quels aspects en particulier?
Pour être honnête, beaucoup de choses m’inquiètent aujourd’hui. Il y a évidemment la question des dotations, qui deviennent de plus en plus faibles. Il existe désormais des CCI 3*-L organisés sans gains, ce qui serait totalement impensable en saut d’obstacles à un niveau équivalent. Il devient donc urgent de remettre en place un système de dotation plus cohérent pour préserver l’attractivité de la discipline. Pour autant nous sommes aussi conscients que l’organisation d’un concours complet dans de bonnes conditions représente un coût énorme. Entre la sécurité, les infrastructures, les équipes techniques et toute la logistique nécessaire, les dépenses ne cessent d’augmenter. Il va donc falloir réussir à retrouver un équilibre capable de satisfaire à la fois les organisateurs, les cavaliers et les propriétaires, dans un contexte où tout devient plus coûteux. Finalement, cela dépasse même le cadre du sport et touche à une problématique de société beaucoup plus large.
Si vous deviez défendre le concours complet en une seule phrase, que diriez-vous?
Tout simplement que le concours complet porte parfaitement son nom: il exige d’être performant sur tous les fronts.
Quel sujet mériterait, selon vous, d’être davantage abordé en concours complet alors qu’il reste encore trop peu évoqué aujourd’hui?
La gestion médiatique des accidents mériterait, à mon sens, d’être abordée différemment. Ces dernières années, il y a eu plusieurs situations très difficiles et, trop souvent, au lieu d’en parler ouvertement et d’expliquer précisément les raisons des problèmes rencontrés, les choses ont plutôt tendance à être dissimulées. Nous gagnerions sans doute à faire preuve de davantage de transparence, afin que le public puisse mieux comprendre la réalité de notre sport. Cela permettrait aussi d’analyser plus sereinement les situations, d’en tirer des enseignements et, si possible, d’éviter que certains accidents ne se reproduisent.
