“J’ai accepté de témoigner pour que les parents puissent mieux protéger leurs enfants”, Alexandre

“Je voyais qu’il y avait quelque chose de malsain dans l’air et que l’atmosphère était bizarre, mais je n’arrivais pas à mettre de mots dessus. Je ne me rendais pas compte de la réalité”, confesse Alexandre*. Ex-petit ami d’Audrey Larcade, victime présumée d’Adamo Walti, grande figure de l’équitation western, qui l’aurait violée de ses quatorze à dix-huit ans, le trentenaire livre son témoignage dans le cadre d’une série d’articles consacrés à la lutte contre les violences sexuelles (lire le premier ici). Expatrié à l’étranger, l’homme, qui a vécu cette histoire de l’intérieur, évoque la difficulté de croire à l’incroyable, l’importance de pouvoir compter sur un entourage attentif et dévoué, et en appelle à une reconsidération des rapports entre élèves et entraîneurs. 



“Dès le premier jour, j’ai remarqué qu’Adamo (Walti, ndlr) et Audrey (Larcade, victime présumée de ce dernier, chez qui elle s’entraînait depuis l’âge de huit ans et qui aurait fait preuve de gestes déplacés dès l’âge de dix ans, ndlr)étaient très proches. Il avait un comportement différent avec elle et se montrait très – même trop – protecteur. Ils s’envoyaient souvent des textos, par exemple. Quand nous avons commencé à sortir ensemble, Audrey a directement essayé de me protéger et m’a dit de faire attention à lui car il était “extrêmement jaloux”. Elle faisait souvent des sous-entendus de ce genre, mais sans jamais rien me dire clairement… De la même manière, nous ne nous affichions jamais ensemble devant lui. Nous échangions des baisers, exposions nos sentiments et discutions au téléphone uniquement en privé. En fait, je voyais qu’il y avait quelque chose de malsain dans l’air et que l’atmosphère était bizarre, mais je n’arrivais pas à mettre de mots dessus. Je ne me rendais pas compte de la réalité… 

Par exemple, nous n’avons jamais eu de rapports sexuels, ce qui ne m’avait pas dérangé et que je n’avais jamais cherché, par respect pour elle et ses parents, puisqu’elle n’avait que seize ans. Pour autant, je sentais qu’il y avait quelque chose qu’elle n’osait pas me dire. Dès que j’y réfléchissais et que cette hypothèse me traversait l’esprit, je me disais que c’était impossible et que je me faisais des films… Le pire, c’est qu’il s’agissait d’un secret dont beaucoup se doutaient. Un certain nombre de gens se rendaient compte de ce qui se passait sous leurs yeux et se voilaient la face. Personne n’osait vraiment dire quelque chose. En plus de n’avoir aucune preuve, cela aurait pu passer pour de la jalousie, car Audrey était mise sur un piédestal.  

À l’âge de dix-sept ans, j’ai suivi l’un de mes premiers stages dans les écuries d’Adamo Walti, qui était une grande figure de l’équitation western en France (multiple champion de France et d’Europe de différentes disciplines et ancien président de la section française de la National Barrel Horse Association, ndlr). J’y suis resté deux ou trois semaines la première fois, avant d’y revenir pour plusieurs mois après. C’était une belle opportunité pour moi de découvrir le monde du reining. J’étais stagiaire, nourri et logé, et j’apprenais mon métier. Adamo, qui avait la soixantaine à l’époque, était un Monsieur avec beaucoup de charisme. Il parlait très bien et c’était un excellent pédagogue. C’est le genre de personnes qu’on regarde avec de grands yeux, qu’on admire! Tout le monde le trouvait envoutant, d’autant qu’il était très charmeur. J’avais une très bonne relation avec lui, au début…

J’ai rencontré Audrey lors de mon premier stage, après lequel nous sommes restés en contact. J’avais dix-huit ans, elle seize, et nous avons immédiatement sympathisé. C’était une jeune fille profondément gentille, terriblement mignonne et avec beaucoup de charme. Nous avons commencé à sortir ensemble après les premières semaines de mon second stage.



“Audrey veut se battre pour que son histoire n’arrive plus à d’autres enfants; son combat est juste”

J’ai pris connaissance de la réalité bien après notre séparation… Quand nous nous sommes séparés, Audrey n’est pas rentrée dans les détails, pour se protéger j’imagine. Malgré tout, des événements avaient fait naître des doutes en moi. Un soir, nous avions fait une petite fête aux écuries. À un moment, Audrey et moi nous sommes retrouvés à discuter derrière le manège, assis sur des ballots de foin. D’un seul coup, en plein milieu d’une discussion, Adamo a débarqué en nous hurlant dessus et a giflé Audrey! En fait, il était devenu très différent avec moi à partir du moment où j’ai commencé à fréquenter Audrey. Parfois, quand nous étions chez elle, nous le voyions à travers la fenêtre; il rôdait dans sa voiture et nous surveillait de loin. Il ne supportait pas notre relation.

Un soir, alors que tout le monde était parti se coucher après le repas, je me suis retrouvé avec lui devant la télévision, sur le canapé du club-house. Au bout de quelques minutes, il m’a dit que nous devions parler. Là, il m’a sorti une feuille blanche et un stylo, et il m’a demandé, yeux dans les yeux, d’écrire et de signer un papier qui m’engageait à vivre toute ma vie avec Audrey… Franchement, j’étais choqué, étonné, et même un peu ahuri. Je ne comprenais pas, d’autant que nous n’avions jamais vraiment discuté d’Audrey ensemble. Je suis resté poli et correct, et au détour d’une phrase anodine, une colère lui est montée au nez. Il a littéralement pété un câble et renversé la table avant d’essayer de m’attraper. J’ai pris peur et suis parti en courant. Le voyant regagner sa maison, j’ai eu peur qu’il aille chercher une carabine ou quelque chose de ce style, alors je suis allé me réfugier sous la voie ferrée derrière les écuries. J’ai appelé Audrey et ses parents, qui sont venus me chercher… À partir de ce jour-là, beaucoup de choses ont changé et je n’y suis plus jamais retourné. 

Adamo Walti est probablement la raison principale de notre rupture. Il s’était clairement mis entre nous deux. Sans cela, je pense que notre relation aurait pu durer parce que j’étais très amoureux d’Audrey et que nous partagions la même passion. Toutefois, je pense que ma sortie de sa vie lui a permis d’ouvrir les yeux. Ce fut un premier électrochoc. Elle a réalisé qu’elle ne pouvait plus vivre sous l’emprise de cet homme. Au fur et à mesure, elle m’a dit s’être rendu compte de ce qu’elle avait vécu. Depuis toutes ses années, nous sommes toujours restés en contact et je suis heureux qu’elle ait pu s’ouvrir à moi aujourd’hui et me raconter toute la vérité sur cette histoire, car cela n’a pas dû être facile. Certains détails m’ont vraiment choqué. Avant qu’elle ne me parle, je pense que je ne me rendais pas compte à quel point cette histoire l’avait atteinte. Cette histoire aurait pu complètement la dévaster, mais elle a refait sa vie et construit sa famille et elle dirige aujourd’hui une structure équestre. Je suis très fier de ce qu’elle est devenue! Elle veut se battre pour que son histoire n’arrive plus à d’autres enfants. Elle a raison de mener ce combat car c’est un véritable fléau de nos sociétés. 



“Ce combat est difficile, car les enfants passent énormément de temps seuls avec leur entraîneur”

Adamo, qui a toujours été très charmeur, en particulier avec les femmes, rencontrait un certain succès auprès d’elles, malgré son âge. Il vendait du rêve, avec sa voix douce et sa tchatche facile. Il a promis la lune et les étoiles à une jeune fille mineure, qui s’est laissée prendre (à noter qu’en plus d’Audrey Larcade, Julie Baudoin a également porté plainte contre le même Adamo Walti, qui lui aurait fait subir des violences sexuelles dès l’âge de quatorze ans, ndlr). Adamo avait une énorme emprise sur Audrey. Il l’avait complètement envoutée et manipulée… Parfois, pour certaines jeunes filles qui viennent travailler chez vous, vous êtes leur idole, un héros, quelqu’un qu’elles admirent. Et certains se servent de cette position et de leur pouvoir pour obtenir des faveurs sexuelles.

Audrey se rendait compte qu’il ne fallait pas parler de cette “relation” à tout le monde parce qu’elle voyait bien qu’elle était anormale. Ce genre d’histoires ne devraient pas arriver… Je pense qu’Adamo était amoureux d’Audrey. C’est un homme très extrême, qui vit littéralement sur une autre planète. Il n’a ni la même philosophie ni la même vision du monde que les autres. Il savait qu’entretenir une “relation” avec une enfant de quatorze ans alors qu’il en avait cinquante-neuf choquerait les gens, mais il s’en fichait éperdument (pour rappel, tout acte de nature sexuelle sur un mineur de moins de quinze ans est actuellement considéré par la loi comme une « atteinte sexuelle », un délit puni de sept ans d’emprisonnement, ndlr). Cependant, sa personnalité singulière n’excuse rien et il n’aurait jamais dû faire cela. 

Plus que tout, il faut que les gens comprennent et réalisent que ce n’est pas à la victime de culpabiliser. Il n’est pas normal qu’un homme de soixante ans fasse des avances et obtienne des relations sexuelles avec une enfant de quatorze ans (le Sénat a récemment adopté une proposition de loi visant à fixer un âge de non-consentement à treize ans, donc à qualifier toute pénétration commise sur une personne de moins de treize ans de viol, crime puni de vingt ans de réclusion, ndlr). C’est à l’adulte de rester dans le cadre et de montrer l’exemple. C’était à lui de fixer un cadre, Audrey n’est surtout pas fautive! Évidemment, je n’ai plus jamais eu de contact avec cet homme, et je ne souhaite pas en avoir. Je continuerai à dire haut et fort ce qu’il a fait subir à Audrey car il faut que justice soit rendue.

Il est clair que ces histoires d’agressions sexuelles et d’abus de faiblesse sont très graves et malheureusement trop fréquentes, dans tous les milieux. Je crains que l’histoire d’Audrey ne soit ni la première, ni la dernière. C’est pourquoi j’ai accepté de témoigner: pour montrer au grand public qu’il faut faire attention et pour que les parents puissent mieux protéger leurs enfants. Les témoignages qui s’accumulent depuis un an sont des signaux d’alarme. Il appartient aux adultes, encadrants, entraîneurs et parents de veiller à ce qui se passe autour d’eux et de signaler tout comportement suspect. J’ai conscience que c’est difficile, d’autant plus dans notre milieu, car les enfants passent énormément de temps seuls avec leurs entraîneurs, leurs moniteurs ou leurs encadrants. Contrairement à la majorité des autres sports, les élèves arrivent tôt le matin et repartent tard le soir de la structure éducative, et ce sept jours sur sept. Certains jeunes vivent et dorment même sur place… Par nature, les parents se soucient peu de ce qui se passe derrière car ils font confiance à ceux qui prennent leur enfant en charge. Il faut que nous trouvions des moyens de lutter contre ces dérives.

 

*Ce prénom a été modifié pour conserver l’anonymat.

GRANDPRIX continue à recueillir les témoignages de victimes et entend participer à son échelle au mouvement de la libération de la parole.