“Beaucoup de gens savaient ce qui se passait dans ce centre équestre, mais personne ne parlait”, Patrick Rochefort

L’équitation semblant être l’une des disciplines sportives les plus touchées par les violences sexuelles, l’activité des centres équestres, premier lieu de concentration de jeunes cavaliers, doivent faire l’objet d’une grande attention. Après un premier article consacré à la parole des victimes (lire ici) et un témoignage rappelant l’importance de la surveillance et de l’accompagnement de l’entourage (lire ici), le troisième volet de notre dossier consacré à la lutte contre les violences sexuelles met en lumière les bonnes et mauvaises pratiques, les sources de danger et des pistes pour mieux protéger les cavaliers, notamment les mineurs.



“De mémoire, le directeur de l’un des derniers centres équestres par lesquels il est passé a fait valoir son principe de précaution et l’a directement licencié lorsqu’il a eu vent des accusations auxquelles il faisait face”, raconte Emmanuel Letreulle, journaliste du quotidien régional Le Berry Républicain, évoquant un procès qui s’est déroulé en septembre dernier à la cour d’assises d’appel du Cher. Stéphane Rozet, palefrenier et cavalier amateur, était accusé de huit viols et cinq agressions sexuelles perpétrés sur des filles mineures, âgées de douze à dix-sept ans au moment des faits. Jugé coupable et condamné à dix-huit ans de réclusion criminelle, dont une peine de sûreté de douze ans, il avait sévi dans de nombreuses structures équestres de la Nièvre, du Cher, des Bouches-du-Rhône, des Alpes-de-Haute-Provence, mais aussi de l’Ain, de Gironde, du Rhône et de Saône-et-Loire, entre 2003 et 2016... sans être signalé par qui que ce soit. 

Si ce cas restera, espérons-le, une exception, il est la parfaite illustration de ce que peut provoquer l’omerta, le silence des victimes, mais surtout celui des encadrants, moniteurs et dirigeants de centres équestres. En l’espèce, ils s’étaient visiblement renvoyé la “patate chaude”. “Cet homme, qui semblait être un cavalier très talentueux, jouait de son charisme et de sa tchatche pour obtenir des relations sexuelles avec des jeunes filles, et leur faisait miroiter des compétitions en échange”, poursuit Emmanuel Letreulle, qui a suivi l’affaire de près. “Honnêtement, le monde de l’équitation n’est pas sorti grandi de ce procès aux yeux des gens qui y ont assisté... Non pour la nature des faits reprochés (car ils surviennent malheureusement dans tous les secteurs, ndlr), mais parce que beaucoup d’acteurs semblaient s’en complaire. L’immense majorité des témoignages allait en ce sens. Les avocats avaient d’ailleurs axé une partie de la défense sur le fait que l’on acceptait beaucoup de choses à cause de la tradition dans ce milieu... C’était presque malsain, voire glauque.” “Je n’étais pas sa première victime, mais personne n’avait jamais parlé avant moi. Quand j’ai porté plainte, personne ne m’a crue et j’ai été obligée d’arrêter complètement l’équitation, ma passion, sous peine de me faire insulter”, raconte une victime d’agressions sexuelles, préférant conserver l’anonymat. Si son agresseur, moniteur dans un centre équestre de l’est de la France, a été reconnu coupable de détournement de mineure de moins de quinze ans, celle-ci regrette encore aujourd’hui l’absence de soutiens à l’époque de son procès. 

À l’inverse, d’autres affaires pourraient au contraire servir d’exemple, ne serait-ce que pour propager les “bonnes pratiques”. Le 30 septembre 2020, François Micaleff a été reconnu coupable d’agressions sexuelles sur neuf jeunes filles et garçons âgés de treize à seize ans, pour des faits survenus entre 2011 et 2015. Condamné par le tribunal correctionnel d’Avignon à sept ans de prison, dix ans de suivi socio-judiciaire et une interdiction d’exercer une activité en lien avec des mineurs, il devra aussi verser 45.000 euros de dommages et intérêts aux parties civiles, et 5.000 euros pour “préjudice d’image” au centre équestre des Piboules, situé à Pertuis, où il officiait en tant que moniteur. Si le nom de cette structure a pu être terni lors de la révélation de cette affaire, il en est vite sorti lavé. En 2019, la mère d’une jeune cavalière de treize ans s’entretient avec le directeur de la structure pour lui signaler qu’une plainte sera déposée contre son moniteur pour des faits de violences sexuelles, encouragée par un autre parent d’élève, qui aurait recueilli d’autres témoignages. Selon les compte-rendus parus dans la presse locale, le “directeur des écuries aurait immédiatement mis à pied son moniteur, en qui il avait placé toute sa confiance depuis plusieurs années”, avant qu’une enquête ne soit lancée par les gendarmes de la brigade des recherches de Pertuis. Lors du procès, l’entrepreneur s’est porté partie civile aux côtés des familles des victimes. Celui-ci n’a malheureusement pas souhaité répondre aux sollicitations de GRANDPRIX, de même que trois autres structures qui auraient fait face à des cas comparables.



Les centres équestres sont-ils plus touchés que d’autres clubs sportifs?

“J’ai pris la décision de rencontrer tous les candidats et les présidents sortants qui se représentent à la tête des fédérations qui sont les plus mises en cause par des cas de violences sexuelles, à savoir l’équitation, le judo et le patinage”, avait déclaré Roxana Maracineanu, ministre déléguée aux Sports, en novembre dernier. Mi-octobre, un reportage diffusé sur M6 avait aussi affirmé que l’équitation était l’un des sports les plus touchés par le fléau des violences sexuelles. Même si aucun chiffre ne permet de confirmer ce constat, même s’il serait injuste de stigmatiser un sport en particulier et même si la Fédération française d’équitation s’est saisie du problème, notamment en communiquant, en encourageant et en facilitant la prise de parole des victimes, tout cela doit soulever des questionnements et pousser les instances dirigeantes à regarder les problèmes en face pour mieux faire émerger des solutions efficaces. 

L’équitation est l’activité comptant aujourd’hui le plus de pratiquantes en France avec plus de 520.000 femmes licenciées à la FFE en 2017-2018, soit 83% des effectifs. Si des hommes, mineurs notamment, sont eux aussi victimes de violences sexuelles, sur les cent soixante-dix-sept signalements répertoriés par la direction des Sports en juillet 2020, 78% des victimes présumées sont des femmes. Cette écrasante proportion de femmes parmi les équitants est relativement récente et ne cesse d’augmenter - en 2008, elles représentaient 79% des licenciés. Il ne faut pas oublier que l’équitation a longtemps été réservée aux hommes, jusqu’au XXe siècle, et auparavant aux militaires. Quant à l’âge des pratiquants, selon les données de la FFE pour l’année 2018, disponibles sous forme de graphiques sur le site Statita, 399.686 des 628.262 licenciés étaient âgés de moins de dix-neuf ans, soit 63.54%. Pour rappel, selon la direction des Sports, 98% des victimes présumées ayant effectué des signalements étaient mineures au moment des faits. Sans tirer de conclusion hâtive, on peut émettre l’hypothèse que la féminisation rapide de ce sport ne s’est pas accompagnée d’un aggiornamento culturel, notamment dans la formation des moniteurs, instructeurs et entraîneurs. Les contrôles d’honorabilité sont-ils efficaces et assez fréquents? La prévention est-elle à la hauteur? 

En outre, il faut considérer certaines spécificités de l’équitation. N’importe quel cavalier reconnaîtra que les cours d’équitation, qui représentent une à deux heures en moyenne par semaine, ne constituent qu’une petite partie de la pratique. La nature-même de cette activité, qui consiste à monter mais aussi à brosser, doucher, promener, soigner et comprendre l’animal, fait qu’un cavalier reste rarement moins de deux heures et demie dans son centre équestre. Les plus passionnés y passent même tous leurs mercredis après-midi, week-ends et vacances scolaires, pour vivre autant que possible auprès des chevaux. Cette temporalité n’existe pas dans la plupart des autres sports. Dans ce contexte, pouvant être accentué par la situation géographique des clubs, les élèves se retrouvent souvent sous la seule responsabilité de deux ou trois encadrants: directeur, moniteur et/ou palefrenier. Cet état de fait doit être pris en compte dans une politique globale de prévention. À ce titre, la campagne “N’en parle pas qu’à ton cheval”, lancée en février 2020 par la FFE et dont les affiches auraient trouvé place dans toutes les structures équestres françaises, est un premier pas vis-à-vis des élèves et de leurs parents.



L’éducation et la formation des encadrants, la solution?

“Beaucoup de gens savaient ce qui se passait dans ce centre équestre, mais personne ne parlait. Tous les ans, j’avais droit à une inspection de la direction régionale de la Jeunesse, des Sports et de la Cohésion sociale (DRDJSCS), et je leur ai dit plusieurs fois d’aller rendre visite au club voisin parce qu’il se passait des choses louches, mais on m’a répondu qu’ils ne pouvaient rien faire car cet homme n’avait pas de diplôme d’enseignant...”, raconte Patrick Rochefort. Directeur d’un centre équestre à Merey, dans l’Eure, cet homme de soixante-quinze ans, réputé pour son franc-parler et son exigence, fait référence à l’affaire concernant son ancien voisin, Pascal Brouté, reconnu coupable de viols, d’agressions sexuelles et d’atteintes sexuelles sur mineures fin 2018, alors qu’il était directeur du centre équestre d’Épieds. Condamné à vingt ans de prison, il avait été mis en examen en mai 2015 après une première condamnation par le tribunal correctionnel d’Évreux, en 2007, pour agressions sexuelles sur mineure. “Je vis dans le monde du cheval depuis mes six ans donc je le connais très bien et je n’ai pas peur de dire ce que je pense. À mon sens, les instances et la société sont aussi fautives car elles ont accepté ces agissements pendant des années. Un jour, j’ai reçu un coup de fil de la mère d’une de ses victimes, qui était au courant et qui a préféré éloigner sa fille et déménager. De nombreux parents savaient mais ne disaient rien, préférant inscrire leurs enfants dans mon centre équestre… Pascal Brouté travaillait même avec le lycée du coin et accueillait des collégiens toutes les semaines! J’avais prévenu la professeure référente du lycée que Pascal était un prédateur sexuel, mais elle a visiblement préféré fermer les yeux pour pouvoir monter à cheval devant ses élèves...” 

“J’ai la chance d’avoir vécu à l’étranger, dirigé un centre équestre en Allemagne pendant mon service militaire et travaillé dans un Club Med. Grâce à ces activités, j’ai appris à comprendre et respecter les règles, et j’y ai reçu une excellente éducation”, assure Patrick Rochefort. “À mon avis, c’est là que réside une grande partie de la solution. Quand vous êtes directeur ou moniteur d’un centre équestre, vous représentez votre sport. Vous êtes perçu comme gentil, beau, talentueux, et devenez facilement un pôle d’attraction pour certaines jeunes filles. Il appartient alors à la personne ayant autorité de résister à n’importe quelle tentation. On acquiert ces réflexes et ce bon sens par l’éducation et la formation. Comment se fait-il, par exemple, que Pascal Brouté dirigeait un centre équestre visiblement sans disposer d’aucun diplôme? Et comment se fait-il que, malgré des signalements plus ou moins officiels, rien n’ait pu être entrepris prétendument parce qu’il n’avait justement aucun diplôme? De la même manière, il n’existe plus de tronc commun pour des formations comme le BP JEPS, et les Galops sont donnés n’importe comment... Ce nivellement par le bas a des conséquences sur la qualité de l’équitation enseignée, mais aussi sur le niveau d’éducation. Je ne suis pas un professionnel de la formation, mais je crois que tous les futurs encadrants devraient suivre un séminaire ou des cours sur ce sujet. Il faut créer un cadre. Par exemple, il y a vingt ans, on passait notre temps à toucher les jambes, les cuisses ou le dos d’une cavalière dans tous les sens pour lui apprendre la bonne position. Aujourd’hui, je ne fais plus rien de tout cela parce que je sais que cela peut être sujet à des incompréhensions ou véhiculer de mauvais comportements.” 

GRANDPRIX continue à recueillir les témoignages de victimes et entend participer à son échelle au mouvement de la libération de la parole.