Les chevaux célestes de la Chine
Depuis le 17 février a démarré l’année du Cheval de Feu dans le calendrier lunaire, tant en Chine, qu’en Corée ou au Vietnam. Animal très présent dans le quotidien et le symbolisme de la culture asiatique, le cheval est associé à la liberté, la vitalité et la réussite professionnelle. Un animal totem, donc, également omniprésent dans l’art chinois et ce, depuis des millénaires. L’occasion de découvrir quelques œuvres singulières – statues et peintures – au cœur du musée national des arts asiatiques - Guimet, à Paris, sous l’égide du Dr Arnaud Bertrand, sinologue, archéologue et conservateur des collections Corée et Chine ancienne de l’institution.
Mobilier funéraire ou “mingqi”, cette représentation d’un cheval en terre cuite, bouche ouverte, était enterrée auprès d’un membre de la haute société chinoise.
© Roger Asselberghs/musée national des Arts asiatiques/Guimet
Composé de douze signes (rat, buffle ou bœuf, tigre, lapin ou chat, dragon, serpent, cheval, chèvre, singe, coq, chien, cochon) associés à un élément (eau, air, feu, terre, bois), le zodiaque chinois suit un cycle qui se répète tous les douze ans. Mais pour retrouver une association signe + élément, il faut attendre soixante ans. Ainsi, la dernière année de Cheval de Feu remonte à 1966. Incarnant l’élan vital, l’esprit d’initiative et le mouvement, le cheval est un animal emblématique fort, dont l’influence zodiacale s’inscrit pleinement dans le quotidien. Ainsi peut-on découvrir dans les archives de l’Institut national de l’audiovisuel (INA), le reportage d’un journal télévisé diffusé sur RFO Polynésie traitant de l’influence de ce signe astrologique en Asie, notamment sur les destinées des personnes nées de telles années. Datant du 5 février 1978 – signe du Cheval de Terre –, le documentaire décrit le Cheval de Feu comme suit : “C’est un peu le cheval comète, l’enfant prodigue qui introduit soudain une hyperbole d’étoiles dans un cercle de famille. Cette créature infernale a, disaient les vieux sages de la montagne, une myriade de dons extraordinaires dans ses jambes, c’est pourquoi, en amour et en affaires, il fonce tout droit devant lui.” Plus généralement, les hommes et les femmes nés en années Cheval (quel que soit l’élément associé) y sont présentés selon des caractéristiques propres. “Les hommes qui héritent de ce signe croient sincèrement qu’ils sont capables de réaliser n’importe quoi. Ils sont en effet intelligents, habiles, mais entêtés”, révèle ainsi le film, tandis que les femmes sont “têtues et aiment qu’on leur cède, mais elles sont capables également d’une grande franchise. Elles réussissent très bien dans les affaires et dans les domaines artistiques, aussi bien que techniques.” En remontant dans le temps, les années placées sous ce signe aux propriétés singulières d’indépendance et de fougue ont été 2014, 2002, 1990, 1978 et 1966, dernière survenue du Cheval de Feu. Ce mariage entre signe et élément semble, dès lors, augmenter la turbulence du caractère de l’animal dans le zodiaque chinois… mais également ses dons. Aussi, pourquoi naître en année Cheval n’influencerait que les humains ? Les animaux ne pourraient-ils prétendre également à ces caractéristiques spécifiques ? Si l’étude des années de naissance des cracks chevaux des trois disciplines olympiques de ces dernières décennies n’a pas permis de confirmer que les meilleurs d’entre eux étaient tous nés sous cette étoile équine, certains ont néanmoins bel et bien ouvert les yeux sous l’influence de leur frère zodiacal, à l’image de Valegro (KWPN, Negro x Gershwin), multi-médaillé de dressage sous la selle de la Britannique Charlotte Dujardin et détenteur de la plus haute note jamais obtenue sur la scène internationale (94,3 % lors de la Reprise Libre en Musique du Grand Prix Coupe du monde de Londres en 2014), d’Armitages Boy (Old, Armitage x Feo de Lauzelle), performant sous les selles du Français Aymeric de Ponnat puis de l’Italien Lorenzo de Luca, mais aussi de Glock’s London (ex-Carambar de Muze, BWP, Nabab de Rêve x Chin Chin), vice-champion olympique en individuel à Londres en 2012 avec le Néerlandais Gerco Schröder, tous les trois étant nés en 2002. Citons encore Bisquetta (Z, Bisquet Balou VD Mispelaere x Takashi van Berkenbroeck), partenaire de l’Américaine Laura Kraut, et Albführen’s Iashin Sitte (sBs, Bamako de Muze x Tinka’s Boy), récent vainqueur des Grands Prix Coupe du monde de Leipzig et Helsinki sous la selle du Suisse Steve Guerdat, nés en 2014. En remontant plus loin, l’année 1966 aura vu la naissance de l’un des chefs de race du Stud-book Selle Français : le renommé Almé (SF, Ibrahim, Ds x Ultimate, Ps). Hasard ou destinée astrale, à chacun de choisir son camp… 2026 marque donc une nouvelle année sous le signe du cheval. L’occasion pour GRANDPRIX de pousser la porte du musée national des arts asiatiques/Guimet, en plein cœur de Paris. Car si le cheval est l’un des douze signes du zodiaque chinois, il s’impose dans sa culture avec singularité sous certains codes représentatifs, comme en témoignent les quelques exemples choisis. Animal aussi emblématique que fascinant, il intrigue, transporte et nourrit les fantasmes de conquêtes. “Le cheval est en quelque sorte le dragon sur terre”, confirme Arnaud Bertrand, conservateur des collections Corée et Chine ancienne du musée parisien. “Il est à la fois le cheval menaçant et le cheval à dompter, un peu comme le tigre en Corée.”
Le cheval céleste
“On pourrait presque dire que jusqu’à peu, le cheval était un animal “exotique” en Chine. Sous la dynastie des Han, au IIe siècle avant notre ère, au cours de l’expansion impériale lancée sous le long règne de Wu Di (141-87 avant notre ère) vers l’est (nord de la Corée), le sud-ouest (Vietnam nord) et l’ouest (Asie centrale), un jardin impérial renfermait ainsi des espèces dites exotiques. Figuraient parmi ces dernières des chevaux d’une race exceptionnelle connus pour leur vaillance, leur vitesse et leur endurance, très appréciés de la cour impériale, originaires de la vallée de l’Ili (au Kazakhstan), ou plus loin encore, du Ferghana (en Ouzbékistan et Tadjikistan). Il faut comprendre que la Chine n’était pas un pays d’élevage équin, il n’y avait pas de pratique de domestication du cheval en Chine centrale, mais plutôt en Asie centrale, dans les steppes… Les coursiers, utiles pour la guerre et attributs de puissance, étaient achetés aux frontières, faisaient l’objet de conquêtes militaires ou étaient offerts comme cadeaux diplomatiques”, dessine le conservateur. De fait, ces races résistantes aux distances et aux climats, rapides et véloces, ont créé la légende du fameux “cheval céleste” si souvent décrit dans les textes officiels. “On l’appelle le cheval à sueur de sang. Concrètement, ce phénomène s’explique par le fait que ces chevaux étaient piqués par des insectes et que les gouttes de sang se mêlant à la sueur donnaient l’impression que ces chevaux galopants suintaient du sang.” Issus des plaines verdoyantes d’Asie centrale et de la steppe, ces coursiers étaient donc très appréciés, notamment pour les conquêtes territoriales. Le cheval permettait ainsi un contrôle de l’espace, et la victoire était souvent liée à la cavalerie des armées. “Un empire dépend toujours de l’efficacité de la circulation des informations. En Chine, des milliers de kilomètres séparent les frontières de la capitale. De fait, le cheval était aussi un animal nécessaire à la circulation. Le temps même était calculé d’un relais de poste à un autre sur la base du nombre de kilomètres que pouvait couvrir un cheval (soit environ 30 km en moyenne) pour qu’une communication efficace se fasse pour le passage des courriers officiels”, complète le spécialiste. Pour l’illustrer, un proverbe chinois affirme ainsi : “Quand le cheval arrive, le succès est acquis.” Voilà qui renvoie au signe astrologique de 2026 et aux vertus prêtées aux natifs des années placées sous le signe du Cheval…
Le cheval hennissant
Dès la fin du second millénaire avant notre ère, les rituels sacrificiels étaient choses communes en Chine. Chevaux et meneurs de char, ainsi que tireurs à l’arc étaient sacrifiés et enterrés ensemble. “Les sacrifices humains et d’animaux étaient choses courantes. Les chevaux faisaient partie de ces rituels. Ils étaient donc bien sacrifiés, tués, pour accompagner le défunt, qui était soit un amateur de chevaux ou simplement pour montrer sa position sociale. Seule l’élite pouvait avoir des chevaux. D’ailleurs, avoir un cheval, c’était aussi disposer d’un équipage, signe distinctif d’un haut niveau social”, recontextualise le conservateur. À compter du Ve siècle avant notre ère, ces rites ont peu à peu cessé, les chevaux et autres êtres vivants sacrifiés pour accompagner le défunt dans l’au-delà étant remplacés par des “mingqi”. Ces statuts – mobiliers funéraires – étaient alors les plus réalistes possibles afin de représenter le plus fidèlement chaque cheval (ou humain) sans tromper les dieux. “Ces “mingqi” désignent des objets de transport ou des objets lumineux, c’est-à-dire des objets actifs, au sens spirituel, dans la tombe. On pourrait les comparer à des horcrux si l’on fait référence à Harry Potter : en fait, c’est une partie de l’âme du cheval, du cavalier, des gens du quotidien, etc. Il s’agit de copies exactes en différentes matières (terre cuite, bronze, verre) qui incarnent les défunts et reprennent vie à l’intérieur des tombes”, explique Arnaud Bertrand. Ces objets chevaux – “ni vivants ni morts” – sont alors très souvent représentés bouche ouverte et lèvres retroussées sur les dents. Il ne s’agit pas là d’un rire, mais de la représentation d’un hennissement, synonyme de vigueur, de mouvement et de vie. “Certains témoignages dans les textes affirment ainsi qu’en se rapprochant de telle tombe à tumulus ou de tel espace funéraire, on entend des bruits, des chants, des chevaux qui hennissent. Donc ces objets reprennent une seconde vie aux côtés du défunt”, relate le spécialiste. “De nos jours, on retrouve cette pratique en Chine et à Taïwan avec des voitures, des sacs, des chaussures ou encore des téléphones réalisés en papier et reproduisant les biens auxquels le défunt portait une attention particulière dans sa vie. Comme quoi, ces pratiques que l’on pense anciennes demeurent dans le quotidien de rites religieux très contemporains”, souligne Arnaud Bertrand.
Ce “mingqi” – mobilier funéraire – témoigne des coutumes des femmes de la haute société chinoise sous la dynastie Tang.
© Ghislain Vanneste/musée national des arts asiatiques/Guimet
Des “mingqi”…
Aussi, le musée national des arts asiatiques - Guimet présente nombre de ces “mingqi”, échelonnés de la période pré-impériale à la dynastie Tang (618 à 907). Œil vif, bouche ouverte, fesses rondes, ils incarnent la vitalité et sont autant de témoignages des us et coutumes de l’élite chinoise. Dès l’entrée du musée, un duo de chevaux accueille le visiteur, surplombant les escaliers menant aux collections dédiées à la Chine. “Admiré pour sa beauté et sa puissance qui l’apparentent à un être surnaturel, le cheval est l’objet de tous les soins et de toutes les convoitises”, relate notamment le cartel. Faire-valoir de leur propriétaire, par-delà la vie et la mort, leur présence dans la tombe était pour cette classe aisée une manière de s’assurer de la continuité de son “bien-être […] dans l’au-delà.” Plus loin dans le parcours du musée, cet ensemble de joueuses de polo datant du VIIIe siècle de notre ère illustre de son côté l’inclination des hommes et des femmes nantis de la société pour cette pratique sportive issue de Perse. Dans la vitrine du musée parisien, six statuettes en terre cuite immortalisent ainsi des femmes sur leurs chevaux, jouant de ce sport élitiste. Un septième cheval, selle vide, se tient à leurs côtés. On peut alors remarquer que les femmes se tiennent à califourchon sur leur monture, comme des hommes. De fait, le cartel est explicite en la matière : “Les femmes, qui jouissaient sous la dynastie Tang d’une grande liberté, montaient à cheval et pratiquaient des sports équestres tels que le polo, adoptaient couramment le hufu, ou “vêtement barbare” mixte, composé d’un caftan porté sur un pantalon avec des bottes. À la cour, elles revêtaient une chemise (ru) avec une longue jupe plissée (qun) nouée sous les aisselles – dévoilant parfois un profond décolleté.” Les joueuses sont représentées en action, tout comme leurs chevaux. Ces derniers, tous bouche ouverte, galopent selon la figure du “galop volant” – les membres étirés vers l’avant et l’arrière – longtemps utilisée pour simuler la vitesse et le mouvement. C’est pour ces “mingqi” que les tombes recelaient de nourriture et de dons, comme l’explique Arnaud Bertrand : “Lorsque le défunt est dans la tombe, seule l’âme terrestre demeure, la céleste ayant déjà rejoint la bureaucratie de l’au-delà. Et c’est cette âme-là qui va se divertir pour l’éternité de musique, danses, jeux, plats et alcools.”
Ce dessin anonyme est caractéristique du tempérament des chevaux vu par les Chinois : à la fois docile et sauvage, doux et fougueux. L’antagonisme demeure et confère à l’animal un statut presque divin.
© Roger Asselberghs/Musée national des arts asiatiques/Guimet
… Aux peintures
Mais les statues seules ne témoignent pas de la place singulière du cheval dans la société chinoise. De fait, une peinture sur papier de l’Italien Giuseppe Castiglione (1688-1766), intitulée “Qazaq présentant leur tribut de chevaux à l’empereur Qianlong”, mêle influences italiennes et chinoises, notamment du peintre Han Gan (706-783). Ce dernier s’attelait déjà à présenter l’animal d’une manière extrêmement réaliste. Le peintre du XVIIIe en a repris les codes, ne serait-ce que “par le traitement des ombres portées qui permet de jouer sur les masses et les volumes pour donner une épaisseur aux chevaux”, comme l’explique le conservateur. Et cette rondeur, cette puissance dans l’arrière-main, ramène une fois de plus à cet intérêt croissant de la Chine pour les chevaux venus des grandes plaines du Kazakhstan. Ce détail du tableau montre ainsi deux Qazaq offrant des chevaux à l’Empereur en guise de cadeaux diplomatiques. Outre la puissance musculeuse symbolisée par les courbes des chevaux, “il y a toujours ce lien entre le cheval et le paysage. Le premier est souvent en mouvement, tandis que le second est très statique. On voit aussi que l’homme essaie toujours de dompter le cheval, mais qui n’y parvient pas totalement. Cette logiquelà apparaît beaucoup dans les peintures”, comme en atteste le dessin à l’encre issu d’un carnet montrant un palefrenier étrillant un cheval blanc. Tenu par l’homme, ce dernier ne se laisse ainsi pas totalement faire, semblant se tordre dans tous les sens pour imposer sa liberté. “En fait, les artistes chinois, jusqu’à l’époque actuelle, apprécient beaucoup ce jeu avec un animal qui est évanescent”, commente le spécialiste. Depuis les temps anciens, le cheval s’impose donc comme un animal impressionnant, presque fabuleux, ouvrant la porte des possibles pour cette Chine étrangère à l’élevage équin. Outre la vitesse, la force, la beauté, il incarne ainsi le contrôle et la victoire, la supériorité, la réussite. “Les sources officielles racontent toujours ces mêmes histoires des grandes guerres qui ont été remportées grâce à la puissance de ces chevaux. Ils sont, de fait, la marque du contrôle de l’espace. La logique est ainsi faite : “Ce cheval vient de la steppe, donc si je le maîtrise, je maîtrise la puissance de la steppe.” Et puis, le cheval est également vu comme un animal à succès, parce qu’encore une fois, il est la marque de la force, de la victoire sur le champ de bataille, de la réussite dans la hiérarchie sociale. Arriver à cheval, c’est se distinguer des autres.” Véritable animal totem, le cheval, réel et bien en chair, conserve pourtant un statut légendaire, céleste. Des pièces d’art au signe zodiacal, il galope, fièrement, libre à jamais.
