“Revenir en arrière pour reconstruire un piquet de chevaux demande beaucoup d’humilité”, Jérôme Guéry
Quatre ans après sa médaille d’argent mondiale obtenue à Herning avec Quel Homme de Hus, Jérôme Guéry poursuit la reconstruction de son piquet de chevaux avec la même ambition. De passage au Longines Paris Eiffel Jumping, le cavalier belge a évoqué la progression de Quito de Mariposa, qu’il voit déjà capable de briller au plus haut niveau, ses espoirs pour Los Angeles 2028, mais aussi son regard sur l’évolution de son fils Mathieu, qu’il rêve un jour de retrouver à ses côtés sous les couleurs de la Belgique.
Vous avez récupéré Quito de Mariposa au printemps avec l’ambition affichée de l’emmener au plus haut niveau. Quel regard portez-vous sur son évolution?
J’ai ce cheval avec mon meilleur ami depuis ses quatre ans. Je l’avais confié à Virginie Thonon, qui l’a formé jusqu’à ses sept ans. Je l’ai ensuite repris sous ma selle au début de sa huitième année, mais j’ai rapidement senti qu’il n’était pas encore prêt à intégrer mon piquet. C’est un cheval extrêmement respectueux, qui voulait tellement bien faire qu’il n’utilisait pas pleinement son corps à l’obstacle. Nous avons alors décidé de le confier à Seppe Wouters pendant deux saisons. Cette expérience lui a énormément profité. Il a évolué progressivement jusqu’au niveau 3* et, lorsqu’il a commencé à vraiment s’exprimer, j’ai estimé qu’il était temps de le reprendre pour l’emmener vers le niveau supérieur. Je ne savais pas comment allait se passer la transition vers les 5*, mais son évolution a été encore meilleure que ce que j’imaginais. À l’origine, il devait être mon troisième cheval, mais les blessures de mes deux chevaux de tête l’ont propulsé numéro un plus vite que prévu. Aujourd’hui, il confirme tout son potentiel. Il a très bien sauté à Saint-Tropez et poursuit son apprentissage. C’est un cheval très sensible, qui prend confiance de concours en concours. Je pense sincèrement qu’il a le potentiel pour monter prochainement sur le podium d’un Grand Prix 5* et participer rapidement à une Coupe des nations.
Est-il votre cheval de tête cette saison?
Oui, il sera mon cheval numéro un cette saison. J’espère que mes autres chevaux, qui étaient eux aussi en très bonne progression avant leurs blessures, pourront revenir en octobre. Je compte également sur le retour de Qartouche de la Pomme d’Or. J’ai aussi un nouveau cheval qui vient d’intégrer l’écurie et qui possède énormément de potentiel. L’objectif est de terminer l’année prochaine avec deux ou trois chevaux capables d’être compétitifs dans en Grands Prix 5*.
Quito de Mariposa a montré de belles choses en début de saison et découvert les Grands Prix 5*. Quelles sont désormais les étapes qui doivent lui permettre de franchir un nouveau cap?
Le premier objectif était de créer une relation avec lui et de l’amener comme deuxième cheval à Aix-la-Chapelle. Lorsque j’en ai repris les rênes, c’était vraiment le premier grand objectif. À l’origine, Qartouchedevait être mon cheval numéro un pour ce rendez-vous, mais sa blessure a changé les plans. Quito a donc dû prendre davantage de galon. Il a participé à la deuxième qualificative pour le Grand Prix d’Aix-la-Chapelle, ce qui représentait déjà un énorme défi pour lui. Il s’est comporté de manière remarquable (en terminant quatrième avec un double zéro, ndlr).
Le deuxième objectif consistait à lui faire découvrir progressivement le niveau 5*. Il a découvert les grands terrains en herbe comme Fontainebleau, les différents formats de compétition et toutes les spécificités du très haut niveau. Aujourd’hui, il semble particulièrement à l’aise sur les grandes pistes en herbe, où il a déjà réalisé de très belles performances. À Paris, dans une piste plus petite, avec un public très proche de la piste, il s’est également montré exemplaire. La prochaine étape sera probablement une première Coupe des nations. J’en ai déjà discuté avec le chef d’équipe belge. Je pense qu’il pourrait participer à celle de Dublin. Ensuite, nous irons à Bruxelles, qui représente un rendez-vous très important pour nous, avant de poursuivre notre saison sur le circuit du Longines Global Champions Tour.
Jérôme Guéry et Quel Homme de Hus lors de leur titre de vice-champions du monde à Herning, au Danemark.
© Hippofoto
“Je n’ai jamais eu un cheval aussi complet que Candy Prince de Leonte sous ma selle”
Récemment, vous avez dit au revoir à Careca LS Elite. Quels sont vos meilleurs souvenirs avec lui?
Careca est un cheval d’une générosité incroyable. Quand il est arrivé dans mon écurie, il n’était pas destiné à devenir mon cheval numéro un. Mais les circonstances ont fait qu’il a dû assumer ce rôle après une blessure et le départ d’un autre cheval. Pendant une saison et demie, il a porté cette responsabilité avec énormément de cœur. Parmi mes plus beaux souvenirs avec lui, je retiens notamment le Saut Hermès, où il avait réalisé un magnifique parcours dans le Grand Prix. Il a participé à de nombreuses étapes du Global Champions Tour et a énormément aidé les équipes dans les épreuves collectives. Il a toujours été très régulier dans ce type d’épreuves.
Je pense aussi à Valkenswaard ou encore à Prague, où il avait été exceptionnel. C’était un cheval qui compensait tout par sa générosité et son envie de bien faire. Ce que j’ai particulièrement apprécié, c’est qu’à partir du moment où d’autres chevaux sont arrivés pour lui enlever un peu de pression et lui permettre de redevenir numéro deux ou trois, il est redevenu extrêmement compétitif pour gagner des épreuves. Il a été un formidable cheval de transition dans mon piquet.
Parmi vos jeunes chevaux,?lesquels vous semblent être les plus prometteurs?
J’ai deux chevaux que je considère vraiment comme exceptionnels. Le premier est un mâle de sept ans nommé Candy Prince de Leonte, un fils de Candy de Nantuel. Je n’ai jamais eu un cheval aussi complet sous ma selle. J’en ai monté énormément dans ma carrière, mais rarement un cheval réunissant autant de qualités : de la force, de l’intelligence, du sang, du respect et de la maniabilité. J’ai également une jument de sept ans, Excellentia Ct Z, une fille d’Emerald van’t Ruytershof. Elle est tout aussi impressionnante. Sur vingt-cinq parcours internationaux, elle a signé vingt-cinq sans-faute. Ce sont des statistiques que je n’avais encore jamais vues chez un cheval de cet âge. Je crois énormément en ces deux chevaux. Ils n’ont que sept ans, mais leur potentiel est immense.
Quel Homme de Hus a marqué votre carrière comme peu de chevaux peuvent le faire.Quatre ans après votre titre de vice-champion du monde, rêvez-vous toujours de grands championnats? De Los Angeles?
Bien sûr. Comme tous les sportifs de haut niveau, je continue de rêver de grandes échéances. Aujourd’hui, Los Angeles constitue clairement un objectif. En revanche, je considère que je ne dispose pas encore du cheval nécessaire pour défendre mes chances dans un championnat du monde dès cette année. J’ai eu la chance de remporter des médailles aux Jeux olympiques, aux championnats du monde et aux championnats d’Europe. Lorsque je vise un championnat, ce n’est pas simplement pour y participer. J’y vais avec l’ambition de décrocher une médaille. J’ai des chevaux qui possèdent le potentiel, mais ils ne sont pas encore prêts. Mon objectif est d’arriver à Los Angeles avec un cheval capable non seulement de participer, mais surtout de décrocher une médaille.
Comment préparez-vous cette échéance?
Nous essayons avant tout de réunir des chevaux de qualité et de construire leur progression étape par étape. Mais rien n’est jamais garanti. Une blessure peut tout remettre en question. Nous l’avons encore vu récemment avec Simon Delestre, qui figurait parmi les favoris pour les Mondiaux avant sa blessure. Il peut également arriver quelque chose au cheval. J’ai moi-même perdu Qartouche sur blessure alors qu’il était en pleine progression. Nous essayons donc de planifier à court, moyen et long terme, mais nous savons que beaucoup de choses peuvent changer. Nous mettons tout en œuvre pour être prêts le moment venu, puis nous espérons que la réussite sera au rendez-vous.?
Avec un peu de recul, qu’est-ce qui vous manque le plus de Quel Homme?
Ce qui me manque le plus aujourd’hui, c’est l’expérience qu’il avait acquise et la connexion que nous avions construite ensemble au fil des années. Quel Homme n’était pas forcément un cheval qui gagnait tous les Grands Prix. En revanche, lorsqu’il fallait répondre présent dans les grands rendez-vous, il était extraordinaire. Aux Jeux olympiques de Tokyo, il a signé le seul double sans-faute belge. Aux championnats du monde, il a également été remarquable. Il savait reconnaître les moments importants. Lorsque l’enjeu augmentait, il devenait encore meilleur. Retrouver un cheval de ce niveau nécessite du temps. Mais il ne s’agit pas uniquement du cheval. Il faut aussi recréer une relation. Un cheval peut sembler ordinaire avec un cavalier et devenir exceptionnel avec un autre. Tout dépend de la connexion qui se construit entre eux.
Mathieu Guéry espère marcher dans les traces de son père.
© Hippofoto
“La détermination est plus importante encore que les qualités naturelles”
Vous avez expliqué que l’après-Quel Homme avait été plus difficile que prévu. Qu’avez-vous appris sur vous-même pendant cette période de transition?
La résilience fait partie intégrante du sport de haut niveau. Lorsque vous passez plusieurs années parmi les meilleurs cavaliers du monde et que vous obtenez régulièrement des résultats, revenir en arrière pour reconstruire un piquet demande beaucoup d’humilité. Cette période m’a poussé à réfléchir davantage à l’équilibre entre le sport et l’économie. Je dirige une structure et je suis parfois obligé de vendre des chevaux très prometteurs pour continuer à faire fonctionner l’écurie. Aujourd’hui, j’apprends aussi à apprécier davantage le chemin parcouru. Je peux être satisfait de l’évolution d’un cheval ou de la construction d’une relation, même sans victoire au bout. J’ai toujours cette ambition de revenir au plus haut niveau. Il faut simplement retrouver le bon cheval et reconstruire une nouvelle histoire
Vous dites souvent que les grands chevaux ont tous quelque chose “d’extrême”. Quel est le premier détail qui vous fait comprendre qu’un cheval est différent des autres?
C’est avant tout un ressenti. C’est un peu comme lorsqu’on rencontre une personne. On ne sait pas toujours l’expliquer, mais quelque chose se passe. Avec les chevaux, c’est pareil. Avec tous les grands chevaux que j’ai eus dans ma carrière, j’ai créé une connexion presque immédiatement. Ensuite, il faut bien sûr les qualités physiques nécessaires pour franchir les obstacles que nous leur demandons et le mental pour vouloir le faire. Pour moi, les deux éléments les plus importants restent les capacités physiques et les capacités mentales.
Quel est le meilleur conseil que l’on ait pu vous donner dans votre carrière?
Tout est possible dans la vie. Il faut croire en soi et croire en ses rêves. C’est probablement le conseil qui m’a le plus marqué et qui m’a accompagné tout au long de ma carrière.
Quel regard portez-vous sur l’évolution de votre fils Mathieu?
Mathieu est un cavalier extrêmement talentueux. Selon moi, il lui manque encore un peu de rigueur et de discipline pour atteindre pleinement son potentiel. Avec les qualités qu’il possède, aussi bien comme cavalier que comme homme, il devrait encore évoluer à un niveau supérieur. Il est déjà triple champion de Belgique et champion d’Europe (par équipes, en Jeunes Cavaliers à Riesenbeck en 2025, où il a aussi décroché le bronze individuel avec Time-Breaker S Z, ndlr), mais je suis convaincu qu’il peut aller beaucoup plus loin. La différence se fait souvent dans l’envie de réussir. Je pense que la détermination est plus importante encore que les qualités naturelles.
Selon vous, porter le nom Guéry est-il pour lui un avantage dans la construction d’une carrière de cavalier de haut niveau?
C’est clairement un avantage. Bien sûr, cela apporte une certaine pression. On est toujours présenté comme “le fils de”. Mais malgré cela, les avantages sont largement supérieurs aux inconvénients. J’ai disputé mes premiers concours internationaux à vingt-trois ou vingt-quatre ans. Avant d’atteindre le niveau 5*, il m’a fallu beaucoup de temps. Mathieu bénéficie aujourd’hui d’un système déjà en place, de notre expérience et de tous les conseils que nous pouvons lui apporter. On peut citer de nombreux exemples dans notre sport : les Pessoa, les Whitaker, des familles de grands champions. Cela facilite énormément le parcours. La pression existe, mais elle reste largement compensée par les opportunités offertes.
Mathieu a confié que prendre part à un championnat majeur avec vous serait un rêve. Qu’en dites-vous?
Partager la même passion et le même sport que son enfant est déjà quelque chose d’extraordinaire. Pouvoir rêver d’une sélection commune en équipe nationale et peut-être, un jour, vivre ensemble un grand championnat, c’est évidemment quelque chose de très inspirant. Je pense que c’est le rêve de tous les parents : partager leur passion avec leurs enfants et, pourquoi pas, vivre ensemble les plus grandes compétitions, au plus haut niveau.
